Indigènes de Rachid Bouchareb | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
Indigènes de Rachid Bouchareb | Yassin Temlali
Une poignante «histoire» qui simplifie l’«Histoire»
Indigènes de Rachid Bouchareb est un hommage magistral aux centaines de milliers de Maghrébins qui, pendant la colonisation, ont pris part aux innombrables campagnes de l’armée française (2). C’est l’histoire de quatre «engagés volontaires» (Saïd/Djamel Debbouze, Yassir/Samy Nacéri, Messaoud/Rochdy Zem, Abdelkader/Sami Bouajila) que les aléas des affectations, en pleine Seconde guerre mondiale, réunissent dans un régiment de tirailleurs algériens.
Aucun d’eux n’avait jamais foulé le sol français. De la «Métropole», ils ne connaissaient que ces «officiers des affaires indigènes» qui s’adressaient à eux par l’intermédiaire des caïds, bachaghas et autres notables autochtones. Ils débarquent à Marseille avant d’être envoyés en Italie, dans les Vosges et en Alsace, afin d’en chasser l’ennemi nazi. Le film est un récit de leur vie miliaire, de leur héroïsme au combat et de leurs interrogations sur ces contrées étranges qu’ils traversent sans jamais s’y arrêter. Il met en valeur leur résistance, sourde ou tonitruante, au racisme de leur hiérarchie qui ne tient aucun compte de leurs états de service dans les promotions. Ni même dans la distribution du courrier! Le vaguemestre raciste jette systématiquement à la poubelle les lettres qu’envoie à Messaoud la jeune Française dont il s’était épris lors d’une permission.
Après s’être illustrés dans la campagne d’Italie et dans les Vosges, les quatre conscrits sont incorporés à la minuscule avant-garde d’une brigade affectée à la reconquête de l’Alsace. Ils sont, avec le sous-officier Martinez (Bernard Blancan), grièvement blessé, les seuls rescapés d’une longue marche dans une campagne inhospitalière, glaciale, semée de champs de mines. Ils défendent héroïquement un village alsacien contre tout un bataillon nazi. A l’arrivée de leur brigade au village, le caporal Abdelkader, unique survivant de cette épopée, se voit dépossédé de sa victoire: les soldats français se font photographier avec les villageoises heureuses de retrouver la liberté; lui doit reprendre sa place dans les rangs, redevenu «indigène», infréquentable et anonyme.
Les scènes de combats ont été tournées avec beaucoup de maîtrise, dans la pure tradition des films de guerre. Elles ne sont pas de simples scènes rituelles censées figurer, comme dans les fictions de ce genre cinématographique, les valeurs abstraites de courage et de solidarité. Elles ont une fonction concrète: opposer la bravoure et les sacrifices des combattants nord-africains à l’ingratitude de la «mère patrie» à leur égard.
Le réalisateur a dessiné des portraits émouvants de ces quatre campagnards déracinés qui, entre deux sanglantes boucheries, découvrent une France qui leur inspire autant de fascination que de répulsion. Les portraits des soldats français sont tout aussi convaincants, notamment celui du sous-officier Martinez, partagé entre son racisme ordinaire, pied-noir, et les devoirs de convivialité imposés par la fraternité des armes.

Les tirailleurs maghrébins se sentaient-ils français?
Rachid Bouchareb a effectué, pour écrire son film, un long travail de recherche d’archives et de collecte de témoignages. Il s’est inspiré de plusieurs histoires véridiques qui tissent la trame d’un scénario très cohérent. Il s’est notamment inspiré de celle d’Ahmed Ben Bella, adjudant-chef de l’armée française décoré par le général De Gaulle. La scène dans laquelle Saïd (Djamel Debbouze) tente, au prix de sa vie, de sauver le sergent-chef Martinez, reproduit cet épisode de la «première vie» de l’ex-Président algérien, lorsque, par un acte de bravoure similaire, à Monte Cassino, il a sauvé de la mort son capitaine.
Au dernier festival de Cannes, Rachid Bouchareb a déclaré aux journalistes: «Il nous a fallu vingt-cinq versions pour arriver à dépasser l'Histoire et nous concentrer sur la matière humaine, sur les petits détails du quotidien qui restituent la vie mieux que tous les discours.» Le produit de cette recherche est un film émouvant, techniquement réussi, mais troublant pour la mémoire maghrébine. La volonté de «dépasser l’Histoire» pour les besoins de la fiction n’a pas manqué de produire quelques malheureux contresens.
On voit, dans Indigènes, les soldats maghrébins et sénégalais chanter La Marseillaise avec autant de conviction que leurs camarades français. Ce n’est pas là une pure invention du scénario. Que ces soldats eussent le sentiment d’un destin partagé avec leurs pairs européens, voilà qui est plus que vraisemblable: dans un long portrait d’Ahmed Ben Bella, le journaliste suisse Charles-Henri Favrod rapporte que, lors d’un entretien qu’il a eu avec lui, ce vétéran de l’Armée d’Afrique «n'a cessé de dire "nous les Français" à chaque fois qu'il évoquait sa campagne d'Italie et le combat contre le nazisme» (3).
Cependant, le film ne prend-il pas un raccourci facile lorsqu’il suggère qu’en chantant la Marseillaise, les combattants maghrébins et noirs africains exprimaient un sentiment d’appartenance pleine et entière à la nation française? L’identité française était niée aux «indigènes» et eux-mêmes ne la revendiquaient pas (4). En Algérie, ceux qu’on appelait les «Algériens musulmans» étaient soumis au Code de l’indigénat, proclamé en 1881, qui les privait des droits civique et politiques accordés à leurs compatriotes israélites. En temps de guerre, ils entonnaient, certes, «Aux armes citoyens!», eux qui n’étaient «citoyens» qu’à moitié, mais se sentaient-ils réellement français?

Le fait colonial, moins qu’implicite, absent
La dernière séquence d’Indigènes en constitue la principale clé: après avoir honoré la mémoire de ses trois frères d’armes, le caporal Abdelkader retrouve son modeste logis, semblable à tant d’autres où se meurent de vieillesse et de nostalgie des milliers d’anciens tirailleurs. Cette séquence résume le message du film. Il est une interrogation, non sur le massacre coloniale, mais sur l’ingratitude de la France à l’égard de ces soldats issus des colonies qui l’avaient servie avec dévouement.
Sans faire dans le cocardisme, Indigènes alimente tacitement le mythe d’un Maghreb qui, dans les années 40, jusque dans les campagnes les plus reculées, se sentait français et qui n’aurait fait sécession que parce qu’il a été déçu de la «Métropole» et de ses promesses non honorées. On voit dans le film de Rachid Bouchareb des caïds appelant les hommes en âge de combattre à la mobilisation générale et ceux-ci répondre à l’appel des drapeaux librement, sans subir la moindre contrainte.
Or, si la tradition d’engagement volontaire dans l’armée française (5) était une réalité, on s’enrôlait rarement en temps de conflit. Pour lever des troupes algériennes, l’administration coloniale recourait à la conscription obligatoire instituée par le décret du 17 Juillet 1908. Ce décret n’a, d’ailleurs, été promulgué que parce que la législation sur la mobilisation volontaire attirait peu de candidats autochtones à la vie militaire. Dans ses Mémoires, Messali Hadj, père du nationalisme indépendantiste, évoque les contingents d’insoumis que la conscription obligatoire - dont lui-même a été victime pendant la Première guerre - a jetés sur les routes du Maroc et du Moyen-Orient. Toute histoire sérieuse de l’occupation française de l’Algérie signalera les rebellions qu’elle a provoquées et dont la plus célèbre est la «révolte des Aurès» (1916).
Exposant à la presse française le projet de son prochain film, Rachid Bouchareb a déclaré: «Les témoignages que nous avons recueillis […] sont des récits de la Seconde Guerre mondiale, de la Guerre d’Indochine et de la guerre d’Algérie […]. On comprendra comment les mouvements indépendantistes en Afrique, au Maghreb et tout particulièrement en Algérie se sont mis en route. Le point de départ est la Seconde Guerre et la Libération de l’Europe qui a été un grand moment de retournement car beaucoup d’hommes ont été déçus par les promesses non tenues. Les massacres de mai 1945 démarreront le film. Et c’est l’addition de tout cela qui nous amène au 1er novembre 1954 avec, entre-temps, l’Indochine et la défaite française.»

Insoutenable paradoxe
L’idée développée par le metteur en scène sur les origines des mouvements anti-coloniaux a quelque chose de simpliste. En Algérie, les massacres du 8 mai 1945 ont été, certes, un événement décisif dans l’histoire du nationalisme. Celui-ci ne leur doit pas, pour autant, son émergence. La principale conséquence de ces massacres a été l’extension du champ du nationalisme radical, déjà influent, et la réduction de l’audience des notabilités assimilationnistes modérées. Bien avant la fin de la Seconde Guerre, le courant indépendantiste s’était implanté dans les villes où il avait déclassé les courants prônant l’«égalité citoyenne» dans le cadre de l’Etat français. Quant aux campagnes, elles avaient toujours été réfractaires à la présence française : la majeure partie des révoltes contre l’occupation avaient été des révoltes paysannes.
Expliquer la revendication d’indépendance moins par la situation coloniale elle-même que par les «promesses non tenues de la Métropole», voilà l’implicite qui fonde le caractère politiquement correct, «consensuel» pour ainsi dire, de l’oeuvre de Rachid Bouchareb. Pour beaucoup d’élites françaises «pro-maghrébines», si des droits civiques et politiques avaient été accordés aux autochtones, les partis radicaux, comme le PPA algérien ou El Istiqlal marocain, seraient restés minoritaires. Il est tout aussi courant d’expliquer le revirement nationaliste d’anciens tirailleurs algériens par leur déception de la vanité de leurs sacrifices qui ne leur auront permis ni de briguer une brillante carrière militaire ni d’améliorer, une fois démobilisés, leur condition sociale. Pour le colonel Argoud, un des chefs de la sinistre OAS (6), «si Ahmed Ben Bella avait pu devenir officier, il n'aurait jamais choisi "la rébellion"» (7). On oublie que ce ne sont pas les vétérans de la Seconde Guerre qui ont fondé le PPA: l’Etoile nord-africaine, qui lui a donné naissance, a été créé en 1919.
Lors du dernier festival de Cannes, Rachid Bouchareb a déclaré à la presse: «Je suis d'origine algérienne mais je me sens profondément français. Si j'ai fait ce film, c'est pour montrer qu'on fait partie intégrante de l'Histoire de France, que nous appartenons au passé de ce pays.» Indigènes, en effet, est un appel à la reconnaissance politique des Français d’origine maghrébine, et ce, à travers la glorification de leurs ancêtres. Un appel qui fait l’économie de la moindre allusion à la situation coloniale, pourtant à l’origine de l’enrôlement de milliers de Maghrébins dans l’armée française.
Comment raconter l’histoire de ces courageux aïeuls sans heurter l’image commune d’une France qui aurait «beaucoup fait» pour les colonies en dépit de quelques regrettables «erreurs» et «maladresses»? Le réalisateur a résolu cette difficulté au frais d’une simplification, parfois outrancière, de l’Histoire. Son film donne une fierté légitime aux Beurs. Chez les Algériens, il suscite des interrogations sur l’incapacité de certaines élites françaises à assumer le passé de leur pays. Lorsqu’on connaît l’histoire de la colonisation, comment peut-on penser qu’avec un peu de justice, les «indigènes» auraient accepté le joug colonial dans le bonheur d’une simple reconnaissance de leur humanité?



Indigènes de Rachid Bouchareb | Yassin Temlali
Djamel Debbouze
Indigènes (2006- 128 minutes) a reçu, à Cannes 2006, le Prix d'interprétation collective pour l'ensemble de la distribution masculine. Il a également été distingué par le Prix François Chalais.
Réalisation: Rachid Bouchareb.
Scénario: Rachid Bouchareb & Olivier Lorelle.
Interprétation: Djamel Debbouze, Samy Nacéri, Sami Bouajila, Rochdy Zem.
Directeur de la photo: Patrick Blossier. Décors: Dominique Douret.
Producteur: Jean Bréhat, Rachid Bouchareb, Jacques-Henri Bronckart.
Production: Tessalit Productions, France 2 Cinéma, France 3 Cinéma, Kiss Films, Studio Canal (FR), Taza Productions (MA), Tassili Films (DZ), Scop Invest/Versus Production (BE), La Petite Reine (FR).
Indigènes de Rachid Bouchareb | Yassin Temlali
Rachid Bouchareb
Notes:
(1) Rachid Bouchareb a également réalisé Bâton rouge (1986), Cheb (1991), Poussière de vie (1996), L'honneur de ma famille (TV, 1998) et Little Sénégal (2001).
(2) Bien avant les deux Guerres mondiales ou la guerre d’Indochine, des tirailleurs algériens avaient participé à la guerre de Crimée (1854-1855) qui opposa la France, la Grande-Bretagne et l’empire ottoman à la Russie, ainsi qu’à l’intervention française au Mexique (1862-1867).
(3) «Ahmed Ben Bella : président un peu, prisonnier beaucoup exilé, sans amertume». Charles-Henri Favrod, Le Temps stratégique, numéro 3, hiver 1982-1983. Portrait reproduit sur le site : www.archipress.org.
(4) En Algérie, tous les courants du mouvement national, y compris ceux favorable à l’« assimilation (l’égalité dans le cadre de l’Eta français), luttaient pour la reconnaissance de l’identité algérienne, à travers notamment la revendication du libre enseignement de la langue arabe considérée par l’administration coloniale comme une « langue étrangère ».
(5) Cet engagement était souvent motivé par des considérations matérielles. A travers le personnage de Saïd (Djamel Debbouze), le film fait allusion à ce genre d’enrôlement, strictement « alimentaire ».
(6) Organisation de l’armée secrète. Après le cessez-le-feu entre le FLN et l’armée française, entré en vigueur le 19 mars 1962, l’OAS continuait à se battre pour « l’Algérie française » à coup s’attentats et de massacres contre les Algériens.
(7) Portrait d’Ahmed Ben Bella par Charles-Henri Favrod (voir la note n°3).
Yassin Temlali
(22/11/2006)
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