Lettre à ma sœur*, film de Habiba Djahnine, ou l’Algérie racontée à l'absente | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
Lettre à ma sœur*, film de Habiba Djahnine, ou l’Algérie racontée à l'absente | Yassin Temlali
Le 15 février 1995, à Tizi Ouzou, Nabila Djahnine, présidente de l’association Thighri N'tmetout (1), tombait sous les balles d’un groupe armé. Depuis quelques années déjà, les islamistes s’en prenaient aux femmes, les obligeant, sous peine de mort, à porter le hidjab ou à abandonner leur travail. C’était, cependant, la première fois qu’une militante féministe payait de sa vie le prix d'une révolte radicale contre un ordre que le courant religieux entendait renforcer de nouvelles servitudes.

Plus de onze années plus tard, beaucoup d’islamistes se sont réconciliés avec leurs anciens ennemis, sur le corps de leurs victimes communes. Comme celle d’autres Algériens, la mort de Nabila Djahnine demeure une interrogation. Lettre à ma sœur, réalisé par Habiba Djahnine, est un long arrêt sur cette question, encore béante aujourd'hui: pourquoi? Pourquoi elle? On a beau savoir qu’il s’agissait d’un meurtre politique, on a peine à en admettre l’absurdité.

Ce documentaire de 78 minutes ne se veut pas un portrait exhaustif de la militante assassinée. Habiba Djahnine a évité de retracer le parcours complet de sa soeur, exemplaire de par la multiplicité de ses engagements: la cause féminine, la reconnaissance de la culture berbère et le combat pour la justice sociale au sein du Parti socialiste des travailleurs. Lettre à ma sœur se veut un récit dépouillé de l’Algérie actuelle, adressé à la défunte, une réponse en images à une lettre dans laquelle, peu avant sa disparition, elle racontait le tumulte macabre qui s’est emparé du pays après l’arrêt des législatives de 1991.
Lettre à ma sœur*, film de Habiba Djahnine, ou l’Algérie racontée à l'absente | Yassin Temlali
Nabila, à droite, avec sa sœur
Habiba Djahnine est revenue sur les lieux où se sont passés les derniers mois de la vie de sa sœur: la ville de Tizi Ouzou, où elle travaillait, et les villages d’une Grande Kabylie revêche - et conservatrice -, qu’elle a arpentés pour expliquer aux femmes le Ba-Ba de la contraception ou évoquer avec elles leur condition d’éternelles ménagères. La réalisatrice a interrogé sa famille qui préfère le silence digne aux lamentations rituelles ainsi que d'anciennes militantes de «Cri de femmes» qui ne se sont pas remis du traumatisme de sa mort... Mais elle a aussi rencontré de vieilles villageoises qui ont improvisé à la mémoire de Nabila un long achewiq (2) et des jeunes hommes qui, depuis 1995, ont échappé aux attentats islamistes autant de fois qu’ils se sont frottés aux CRS.

A travers ces entretiens - dont certains sont émouvants par leur sobriété -, la mort de Nabila Djahnine s’avère avoir été autre chose qu’un incident banal de la guerre civile. Dans toute une région, la Kabylie, elle a été vécue comme un séisme qui en annonçaient d’autres. Elle a également été la sanglante ouverture d’un de ces innombrables drames familiaux dus au conflit entre le régime et les islamistes par civils interposés. Les parents de Nabila ont quitté le monde l’un après l’autre, emportés par le chagrin. L’exil a été le lot de la majorité de leurs enfants.

L’Algérie décrite dans Lettre à ma sœur a peu changé en onze années de terreur et de contre-terreur. Les groupes islamistes sont toujours aussi féroces et les CRS ont réprimé avec une brutalité assidue des dizaines de rébellions juvéniles. Comme la «politique de la rahma» du président Liamine Zeroual, la politique de «réconciliation nationale» a transformé le deuil provisoire de milliers de familles en une promesse de deuil indéfini, éternel.

De ce point de vue, le film de Habiba Djahnine peut paraître pessimiste. Il n’en est pas moins un message d’espoir, d’espoir mesuré. La révolte de Nabila est en chacun de ces nombreux anonymes interrogés par la réalisatrice qui ne désespèrent pas de voir leur vie un jour changer. Pour peu qu’on les appelle à autre chose qu’à une révolte vaine et abstraite: à «comprendre» leur pays, afin de mieux y vivre, de mieux le transformer.
Yassin Temlali
(16/11/2006)
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