Douar de femmes, dernier film du cinéaste algérien Mohamed Chouikh | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
Douar de femmes, dernier film du cinéaste algérien Mohamed Chouikh | Yassin Temlali
Du film Douar de femmes
Projeté en Algérie dès le début janvier 2006 après avoir fait la tournée de plusieurs festivals, Douar de femmes(1) est le dernier-né de ces films qui ont pour cadre la «tragédie algérienne» des années 90, guerre larvée qui a opposé les rebelles islamistes à l’Etat, par civils interposés. Comme deux autres fictions récentes, Rachida d’Amina-Bachir Chouikh (2003) et El Manara de Belkacem Hadjadjd (2005), il soulève le problème de la crédibilité du traitement cinématographique des événements de cette terrible décennie. Sous prétexte qu'il «ne filme pas le réel», le cinéma peut-il lui tordre le cou ou carrément l’inventer?
Le film raconte l’histoire de Sabrina (Sofia Nouacer) qui, suite à l’assassinat de ses parents par des militants islamistes, trouve refuge dans un hameau perdu. Elle y fait l'expérience du diktat des groupes armés sur les campagnes. Pour gagner leur vie, les hommes du douar se font recruter en usine, loin de leurs familles. Ils confient à leurs femmes leurs armes afin qu’elles se défendent en leur absence. Ils chargent les hommes invalides restés au village, deux vénérables vieillards, de veiller à la vertu de ce harem abandonné. En prenant les armes, les femmes prennent conscience de leur force. Elles arrivent à repousser un assaut terroriste. Restées entre elles, elles retrouvent une joie de vivre, une convivialité, impossible sous l’œil inquisiteur des hommes. Les tabous, y compris amoureux, sont transgressés. Sabrina tisse une relation d’amour avec un étranger (Khaled Benaïssa), un jeune marchand de bestiaux recueilli au douar après avoir été soupçonné d’être un terroriste. A leur retour de l’usine, les hommes tombent dans une embuscade islamiste. Ils ne doivent leur salut qu’à leurs femmes venues à leur rescousse. Epilogue: les femmes ont eu raison des mâles oppresseurs; elles ont pris le pouvoir.
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Du film La Citadelle
Un discours féministe masculin
Le film a été qualifié par une bonne partie de la presse algérienne d’«hommage aux femmes». El Watan a même titré: «Un cinéma féministe au masculin(2)». Le discours féministe de Douar de femmes n’en est pas moins discutable, même si le féminisme de Mohamed Chouikh, dont atteste notamment La Citadelle, n’est absolument pas en cause.
L’émancipation des femmes du douar, dans le film, n’a été possible qu’en l’absence des hommes, que parce qu’ils n’étaient pas là. Les villageoises ne se sont pas émancipées dans un combat qui aurait eu pour scène une société réelle, avec toutes ses contradictions et tous ses paradoxes. Quand les hommes rentreront au village, rien n’aura changé dans leur perception de leur «harem», sinon que ce harem est désormais armé jusqu’aux dents.
L’égalité des sexes dans le film semble être la simple inversion, due à une contingence extérieure (le terrorisme), des rapports inégalitaires hommes-femmes. C’est le passage des dominées, les femmes, au rang de dominantes; l’histoire d’amour entre Sabrina et le jeune maquignon s’avère insuffisante pour suggérer la possibilité d’une juste réconciliation entre les deux sexes. Une émancipation obtenue par les armes peut-elle être sauvegardée autrement que par les armes? On est loin de l’idéal féministe de la société égalitaire, dans laquelle les hommes seraient convaincus que la libération des femmes est une condition de leur propre libération.
Un critique de cinéma comme Ahmed Bedjaoui(3) a comparé Doaur de femmes à un autre «film féministe», produit par la télévision algérienne à la fin des années 70, La Nouba des femmes du mont Chenoua(4). Est-ce bien justifié ? Les hommes, presque totalement absents dans le film d’Assia Djebbar, sont très présents dans Douar de femmes: certes, ils sont partis travailler en usine mais les deux vieillards, gardiens du temple de la vertu, se chargent de porter la parole masculine et d’illustrer ses contradictions dans d’assez longs dialogues sur la tolérance de l’islam et le rigorisme de la tradition.
La principale différence entre les deux films est, cependant, ailleurs. Le regard de la cinéaste dans La Nouba est un regard strictement féminin. Dans Douar de femmes, le narrateur se révèle sous les traits d’un homme. Un homme animé des meilleures intentions du monde envers les femmes, mais un homme tout de même, subjugué par la puissance des armes et dont les convictions belliqueuses ne seraient pas reniées par un général de l’armée.

Une fable trop «réaliste»
Lors d’un débat à la cinémathèque de Béjaïa(5), Mohamed Chouikh a affirmé que Douar de femmes était plus une fable qu’un récit réaliste. L’on est en droit de se demander depuis quand la télévision algérienne co-produit des fables moralisantes et leur consacre autant de publicité.
Douar de femmes emprunte à la fable certains de ses éléments, notamment sa structure binaire dans laquelle s’opposent deux univers différents, les femmes et les hommes; deux univers antagoniques, parallèles, entre lesquels aucune passerelle n’est possible. Il emprunte également au récit fabuleux sa morale sans nuance, le courage des femmes, enrichie d’une autre sous-morale, l’indescriptible lâcheté des hommes. Comme dans une fable, c’est un événement imprévu, l’exode des hommes, qui inverse les positions initiales des personnages: les femmes, armées, se soustraient au joug masculin.
Cependant, le film n’atteint malheureusement pas à ce niveau d’abstraction caractéristique du récit fabuleux. Il ressemble plus à une histoire à thèse. Son ancrage réaliste dans les événements des années 90 est trop marqué pour qu’on puisse en traiter comme d’une «fable intemporelle». Ces événements ne sont pas un simple cadre historique pour un récit allégorique sur la prise de pouvoir par les femmes. La reproduction laborieuse de l’humour noir de cette décennie se charge de nous le rappeler.
Les personnages errent au gré des péripéties d’un scénario incohérent. La psychologie d’aucun d’eux n’est réellement approfondie. Sofia Nouacer qui, dans El Manara, a révélé un certain talent, se distingue moins par la qualité de son jeu que par sa beauté statique. Khaled Benaïssa, le beau maquignon, est un autre talent gâché de Douar de femmes: sa liaison avec Sabrina ne réussit pas à donner corps à l’idée généreuse du scénario, celle de la fraternisation dans l’amour et le respect entre les deux sexes en guerre.
Dans une interview à la revue en ligne «Africultures», Mohamed Chouikh affirme: «C’est un fait divers qui a attiré mon attention: pour aller travailler aux champs, les hommes laissaient des armes aux femmes pour qu’elles puissent se défendre.» Ce fait divers, quoi qu’insolite, est plus plausible que la situation sur laquelle s’ouvre Douar de femmes: les hommes ne vont pas travailler aux champs pour rentrer au bercail le soir venu; ils s’exilent en ville laissant leurs femmes seules, aux prises avec les terroristes. Les femmes semblent trouver normale cette étrange décision collective que le réalisateur a du mal à faire passer pour une figure de style. La puissante hyperbole recherchée s’avère n’être qu’une médiocre caricature.

Humour ou bons mots populaires?
Un film est certes une fiction mais une fiction, lorsqu’elle ne tient pas du récit proprement fantastique, implique-t-elle que les événements et les personnages soient plus qu’imaginaires, «irréels»? Une fiction doit créer une «impression de réel». Douar de femmes n’y réussit que très modérément. On a beau essayer de le considérer comme une fable, il a pour cadre historique une époque complexe, les années 90. Il se devait de respecter la sociologie de cette époque en respectant le principe de vraisemblance.
La vraisemblance qu’on est en droit d’attendre d’une fiction n’est certainement pas celle de tel ou tel détail, de tel ou de tel événement, mais celle de l’ensemble. Or, les invraisemblances, dans Douar de femmes, sont légion. Il s'ouvre sur une insoutenable invraisemblance - la même, du reste, sur laquelle s’ouvre Rachida(6). Peu d'Algériens se souviennent de citadins fuyant la ville pour la campagne infestée de groupes armés islamistes. Beaucoup d’entre eux, en revanche, se souviennent d’exodes inverses qui ont peuplé les villes de nouveaux déracinés.
D’autres invraisemblances consolident le décor d’une histoire peu crédible. Qui se souvient d’un village assiégé par les groupes islamistes et aussi bien armé qu’une «compagnie anti-terroriste» de l’ANP(7), avec des fusils à pompe et des AK à crosse métallique? Et cet improbable maquignon, qui provoque parmi les femmes du douar tant de concupiscence, pourquoi a-t-il le look typique d’un jeune algérois de la rue Didouche?
L’humour sauve-t-il le film? Pas tout à fait. L’humour est, dans Douar de femmes, à son degré zéro, celui des bons mots populaires. Il fait ressembler certaines séquences aux sketches et téléfilms de l’ENTV, d’ailleurs si intimement liés à l’image de comédiens comme Saïd Hilmi.
Le drame humain qu’est la guerre civile peut être traité avec légèreté; beaucoup de fictions nous l’enseignent, à commencer par ce magnifique film d’Emir Kusturica, La vie est un miracle. Or, dans Douar de femmes, la chronique enjouée de la vie dans ce village d’amazones obligées cohabite mal avec la chronique de la guerre. Celle-ci est invisible sinon à travers le souvenir de massacres passés et d’images d’opérations militaires qui se résument à une parade de gendarmes dans des tenues flambant neuf et à quelques tirs de rockets qui ne font d’autres victimes que les arbres. Un cinéaste n’est certainement pas obligé, pour «montrer» l’horreur, d’aligner des images cinglantes de cadavres et de sang. On est toutefois en droit de lui réclamer une suggestion plus fine d’une tragédie qui a fait des dizaines de milliers de morts.

Mémoire tronquée de la guerre et de la réconciliation
Douar de femmes réussit là où on s’y attendait le moins, à porter - inconsciemment sans doute - le discours officiel sur les événements des années 90, un discours qui fonde la «réconciliation nationale» sur l’oubli.
L’invisibilité de la guerre fait que, concrètement, comme dans ce discours volontairement amnésique, elle est reléguée au rang de souvenir. Quant à la violence de l’Etat contre les populations civiles soupçonnées de soutenir les islamistes, elle n’est pas du tout évoquée. A peine, entend-on un personnage affirmer que si les maquisards intégristes se trouvent là où ils sont, «c’est à cause de l’injustice». La figure du repenti islamiste est celle-là même du discours réconciliateur gouvernemental, celle d’un jeune égaré qui ne désire qu’une chose, rentrer au bercail. Aucune interrogation sur les raisons de son égarement, encore moins sur la limite flottante entre l'égarement de l’individu et la dérive sauvage du groupe.
On connaissait l’existence d’une «littérature algérienne de l’urgence»(8). On apprend, avec Mohamed Chouikh, Amina Bachir-Chouikh et Belkacem Hadjajdj, qu’il existe aussi un «cinéma algérien de l’urgence», un cinéma qui entend exorciser la tragédie des années 90 en la portant à l’écran.
Que peuvent être les premières paroles d’un exorcisé sinon un bégaiement, un matériau brut sur lequel on doit se pencher pour en extraire un sens, lui donner une cohérence? Douar de femmes est un long bégaiement en images, une tentative de raconter dix années terribles qui a eu bien moins de fortune que Rachida ou El Manara. Pour un film «crédible» sur la «guerre civile algérienne», il faudra certainement repasser.
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Douar de femmes, dernier film du cinéaste algérien Mohamed Chouikh | Yassin Temlali
Mohamed Chouikh
(1) Douar de femmes, 2005, 100 mn. Réalisation, scénario et dialogues: Mohamed Chouikh. Montage: Yamina Bachir-Chouikh. Musique: Khaled Barkat. Production: Acima Film et Entreprise nationale de télévision (ENTV). Principaux interprètes: Sofia Nouacer, Khaled Benaissa, Khadri Seghir. Projeté au festival de Namur et au 27e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier.
Mohamed Chouikh a déjà réalisé «La Citadelle» (1989), Youcef ou la légende du 7ème dormant (1993) et «L’Arche du désert» (1998).
(2) «Un cinéma féministe au masculin», article d’Ahmed Bedjaoui, El Watan, 19 janvier 2006.
(3) El Watan 19 janvier 2006.
(4) Réalisé par Assia Djebbar en 1977. Récompensé par la critique internationale à la Mostra de Venise en 1979.
(5) Déclaration de Mohamed Chouikh lors d’une projection-débat dans la ville de Bejaïa, en réponse aux reproches d’invraisemblance des événements de Douar de femmes (El Watan du 25 janvier 2005).
(6) Rachida aussi fuit la ville pour la campagne.
(7) Armée nationale populaire, nom officiel de l’armée algérienne
(8) C’est ainsi que l’écrivain algérien Sofiane Hadajdj définit cette littérature: «Le ‘roman de l'urgence’ n'est rien d'autre qu'une réponse à une demande: au cœur de la tourmente algérienne, vers 1993-94, il est apparu qu'il fallait selon le bon mot ‘témoigner de l'horreur’. Or, très vite, ce sont les maisons d'édition françaises qui se sont engouffrées dans cette brèche, suscitant un engouement factice pour une pauvre littérature […] pour peu qu'elle contienne un minimum syndical d'effroi et de violence intégriste».
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Yassin Temlali
(11/02/2006)
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