Abdelkader Secteur, l'irrésistible ascension d'un survolté | Salah Arezki, Abdelkader Secteur, Rouiched, Chaplin, Jerry Lewis, Jamel Debbouze, Zouidja, Bwa
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Salah Arezki   

Avec Abdelkader Secteur, on est tout de suite dans le vif du sujet, même lorsqu'il n'est pas sur scène il est déjà un personnage, son personnage. Il a une manière, bien à lui, de conquérir et d'occuper l'espace autour de lui. Il y a du Chaplin et du Jerry Lewis dans ce Secteur-là, Chaplin et Jerry Lewis revus et corrigés par Rouiched. Cet humoriste à l'ascension fulgurante, mais qui garde la tête bien froide sous la chéchia, suscite d'emblée la sympathie, voire l'euphorie, autour de sa personne. Il a une telle façon de dire les choses, d'être lui-même en fait, qu'il vous donne l'impression qu'il joue déjà, exclusivement pour vous. Quant au choix de raconter ses histoires, à partir de son port d'attache de Ghazaouet, et dans la langue du terroir, il est délibéré. On sent d'ailleurs que cette langue est la seule qui aille avec son personnage, et qu'il ferait naufrage s'il se prenait à imiter certains humoristes, désireux de conquérir le public français. Raconter en français ne lui dit rien, et il est plus à l'aise dans le rôle qui a fait son succès, d'où le refus qu'il oppose à certains qui lui conseillent de "franciser" certains de ses sketches.


//Abdelkader Secteur et Jamel DebbouzeAbdelkader Secteur et Jamel Debbouze

 

Une histoire qu'il ne racontera pas sur scène: "un jour, Jamel Debbouze lui demande s'il ne pourrait pas faire quelques sketches en français, de façon à attirer les spectateurs exclusivement francophones. Très calmement, il lui répond: écoute, je m'exprime en arabe dialectal, et la salle où je me produis est toujours pleine. En revanche, j'ai remarqué que les trois autres humoristes qui utilisent le français jouent toujours devant un public clairsemé, pour ne pas dire une salle à moitié vide. Tu devrais leur conseiller de se mettre à l'Arabe, comme moi, pour attirer plus de monde". On ne connait pas la réaction de Jamel devant cette fin de recevoir, à l'humour acide, mais la réplique a dû faire mouche, et surtout faire mal là où réside l'orgueil des stars. Autre chose que vous devez savoir : essayez de ne pas arriver après le début du spectacle, il dit que ça ne le dérange pas, mais quand même. Il a surtout horreur des gens qui bougent sans arrêt, et effectuent des va-et-vient, ce qui dénote un manque d'intérêt et de respect. Dans des cas pareils, Abdelkader Secteur s'arrête pile, et attend que le manège cesse.

Tout ceci était avant le spectacle, en guise d'entrée en matière. Bien avant que la salle du Centre culturel algérien, dont on ne déplorera jamais assez l'exiguïté pour ce genre de spectacle, ne soit pleine comme un œuf. Sur l'air d'un succès dansant de "Raïna Raï ", Abdelkader Secteur fait son entrée devant un public en majorité féminin, et pleinement acquis. Impromptu sur les diverses façons de danser, occasion propice pour prendre ses distances envers ces drôles de Français qui dansent d'une drôle de manière. Ces Français qui dansent serrés, alors qu'il nous faut plus d'espace, et avec des verres à la main ! "C'est quoi ça? Vous dansez avec des verres, mais nous on danse avec la "Zouidja" (fusil de chasse à double canon). On ne perd jamais le rythme, la lumière peut s'en aller, mais pas la musique!". D'ailleurs, chez nous, tout est musique : comme l'expression "Bwa", pour dire "Papa", qu'on dirait des sons de derbouka.

Puis, il s'arrête pour souhaiter ironiquement la bienvenue à deux ou trois retardataires. Ce qui constitue un prétexte idéal pour parler des voyages, de ces gens qui partent avec "des valises comme on n'en voit même pas en Amérique". Quelques coups de griffe, en passant, pour les faux dévots, comme ce septuagénaire qui émet des soupçons sur l'origine "halal" du menu servi à bord et qui accable de questions l'hôtesse de l'air. On ne vous en dira pas plus, pour ne pas tenter d'éventuels plagiaires, surtout s'agissant d'un spectacle que l'humoriste étrennait ce samedi soir. On a aussi apprécié l'histoire du bon croyant qui expédie une prière en trois minutes chez lui, et qui met trois plus de temps pour la faire à la mosquée. Ces gens à qui "on donnerait sa sœur en mariage", en plus du cadeau royal qu'on le fait en leur offrant le Bon Dieu sans confession.

 

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Retour au père, le "Bwa", qui achète toujours à son fils des pantalons "qui ne boivent pas" pour leur éviter de rétrécir, ou ces pantalons qu'on a tellement portés qu'on a l'impression qu'ils avaient une âme. Des pantalons qu'on se repassait de frère en frère, mais qui vous arrivaient en lambeaux, lorsque vous étiez le neuvième dans l'ordre de la fratrie. Tenez : Abdelkader voulait tellement hériter du pantalon intact de son frère qu'un jour il a offert de se battre à sa place contre un autre garnement. Dame, il fallait éviter de déchirer son futur pantalon qui lui revenait de droit. Tout comme ce pantalon, porté si longtemps, qu'il est devenu "pantacourt", ou cet autre auquel il a organisé des funérailles religieuses, lorsqu'il a commencé à se décomposer.

Abdelkader a parlé aussi de ces splendides bottes qui se transformaient en sandales en été pour avoir des pieds bronzés. Vous adorerez certainement encore l'histoire des prénoms payants, pour décourager les gens qui choisissent des prénoms inspirés des feuilletons égyptiens ou turcs. Avec la langue qu'il utilise, et l'immense talent dont il dispose pour dénoncer les travers de ses contemporains, et Algériens surtout, Abdelkader Secteur est en passe de conquérir, et de garder pour longtemps, le sceptre royal de l'humour. Ce survolté qui fait rire ses semblables au lieu de "rire d'eux", dans l'expression arabe, est un survolté en irrésistible ascension. En continuant dans cette voie, il est assuré d'avoir toujours les rieurs de son côté, des rieurs dont les éclats étoufferont les grincements de dents des misanthropes et des jaloux. Bon courage Abdelkader, et surtout reste dans le Secteur.

 

Abdelkader Secteur, l'irrésistible ascension d'un survolté | Salah Arezki, Abdelkader Secteur, Rouiched, Chaplin, Jerry Lewis, Jamel Debbouze, Zouidja, Bwa

 



Salah Arezki

13/05/2013