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Le 7e art au Liban face à 16 ans de conflits: Seule avec la guerre de Danielle Arbid
Le cinéma libanais est étrange: présent, bien souvent par des coups de génie rarement répétés, et absent en même temps: pas de véritable regard, pas de thème qui tienne la route, peu de réalisateurs émergeant au-dessus de la médiocrité et, surtout, pas d’infrastructures dignes de ce nom (Cinémathèque, archives, etc.). Pendant son mandat de 30 mois, le ministre de la Culture Ghassan Salamé a, en 2000 et 2003, beaucoup œuvré en faveur de ce parent particulièrement pauvre de l’art local. Fondation du Cinéma libanais, Cinémathèque, engagements plus ou moins concrets envers les futurs réalisateurs, prix et distinctions destinés à encourager ces derniers.
Mais au-delà de la bonne volonté publique, il faut l’admettre: le cinéma libanais, même s’il est en nette progression depuis la fin de la guerre, tient rarement la route.
Bien sûr, il y a les noms d’avant-guerre: Randa Chahal Sabbag et l’incontournable Maroun Bagdadi, trop tôt disparu. Mais cela suffit-il à constituer un paysage de septième art?

Sans voix
Le documentaire a intéressé la génération d’après-guerre. À défaut de fiction à réaliser dans un pays où la seule fiction digne de ce nom est la guerre, justement, les cinéastes ont pris leur caméra et ont regardé leur ville se reconstruire, en apparence, leurs compatriotes sortir des abris et raconter leur folie, comme à travers le documentaire de Philippe Aractingi, Le regard des mères (1993). Bref, disons qu’entre la fin du conflit et 1999, c’est-à-dire huit longues années, le cinéma libanais, documentariste ou de fiction, est resté presque sans voix. En revanche, on ne compte plus le nombre d’enquêtes menées par les télévisions et les réalisateur étrangers.
1998: alors que tous les compteurs de la vie libanaise sont dans le rouge, le premier long-métrage quelque peu digne de ce nom, West Beyrouth de Ziad Doueiri, est sélectionné au festival de Cannes. Suivent en salves rapprochées Beyrouth fantôme (1999) de Ghassan Salhab, Civilisées (1999) de Randa Chahal Sabag, Autour de la maison rose (1999) de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Seule avec la guerre (2000) de Danielle Arbid, L'Ombre de la ville (2000) de Jean Chamoun et, dernièrement, Terra incognita (2002) de Ghassan Salhab, sélectionné à Cannes. Tous, sans exception, parlent de la guerre, la questionnent, la secouent pour en faire tomber quelque chose.
Documentaire au milieu de fictions, Seule avec la guerre veut ouvertement remonter le temps, à la recherche du noyau du conflit. Danielle Arbid, scénariste et réalisatrice et qui prend le parti, quand elle endosse le costume de documentariste, de la subjectivité affichée. C’est elle, et personne d’autre, qui cherche. Et qui prend la première la parole, dès le début du film: «Beyrouth est une ville formidable. On se croirait au centre de tout. À Beyrouth, entre 1975 et 1990, il y avait une guerre civile, c'est-à-dire tout le monde voulait exterminer tout le monde. Aujourd'hui, la guerre est finie. Elle s'est arrêtée un jour, comme ça, après avoir gangrené nos vies. J'ai voulu filmer le vide qu'elle a laissé.» Voilà une note d’intention des plus claires, qui fait du film de Danielle Arbid une réflexion intéressante sur la situation libanaise, après 16 ans de conflits sanglants.

Entre deux extrêmes
Milices, victimes, mémoire: la réalisatrice libano-française part à la recherche d’un mémorial de guerre. À Tall el-Zaatar, dans les quartiers populaires de Beyrouth, on la regarde comme une bête curieuse, et personne ne comprend ce qu’elle cherche. Elle attrape Michel Murr, alors ministre de l’Intérieur, à son entrée au Conseil des ministres, et il l’envoie fièrement à la caserne militaire, à quelques kilomètres de là. Manifestement, la population veut absolument éradiquer la guerre de son existence, comme si elle n’avait eu lieu. Mais il y a aussi les anciens miliciens qui, eux, n’arrivent pas à en sortir, qui voient du sang partout, qui errent dans des mondes parallèles, détruits pour toujours. Ils emmènent la réalisatrice sur les lieux de torture, d’emprisonnement, de prises d’otage. Ils y croient plus que jamais, dans ces immeubles éventrés remplis de cadavres ils affirment mieux respirer. Entre ces deux extrêmes que le documentaire révèle brillamment, le père de Danielle Arbid dort avec un revolver sous l’oreiller tandis qu’elle-même ressasse le souvenir du jour de la mort de Béchir Gemayel, le 14 septembre 1982, durant lequel, avec ses camarades de classe et toute vêtue de blanc, elle a juré de mourir pour lui, sans rien comprendre à ce qui arrivait.
La génération de l’après-guerre se pose une seule et même question – du moins ceux qui en ont le courage: y’a-t-il eu une après-guerre? Où en est le travail de deuil? Que fait l’État quant au devoir de mémoire? Les Libanais peuvent-ils s’entendre à nouveau? Comment recoller les morceaux douloureux de l’identité d’un pays? Qui veut de ce pays? Seule avec la guerre, en à peine une heure, remet le Libanais et ceux qui intéressent à cette actualité face à l’unique solution: agir, maintenant et sans attendre. Le cinéma, quant à lui, ne pouvant prétendre – du moins pas pour l’instant – à un quelconque rôle de galvanisation, y trouve pour le moment son compte, comme l’écrit Jacques Mandelbaum dans son article «Silence... moteur... yallah!» (Le Monde, 12 juillet 2001): «Est-ce une renaissance, voire une naissance de ce cinéma, dont l'identité collective est précisément née de la guerre ? Ces films sont-ils, au contraire, le fruit d'initiatives isolées, réunies sans lendemain par les convulsions de l'Histoire et le soutien financier de l'étranger?».Diala Gemayel
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