Pourquoi Beyrouth? Imprimer
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  Pourquoi Beyrouth? | babelmed Beyrouth 1998: je rentre de Damas avec deux amis, nous roulons sur une route que nous n'avons pas empruntée à l'aller. Une fois quittées les pentes du Mont Liban, nous traversons des quartiers qui m'étaient jusque là inconnus. De la voiture j'aperçois des immeubles ravagés, crevassés, décharnés, aucun Libanais en détresse n'y a élu domicile. Ici pas de linge tendu sur un fil improvisé dans la carcasse du béton, ici pas d'antennes satellites juchées sur l'éphémère des ruines, ici la dévastation est irrémédiable, le squat impossible. Mais la lèpre des murs creusés par 15 années d'obus, et laissés en jachère depuis la fin du conflit en 1990, devient sous mon regard comme un corps mutilé.

Une douleur impromptue se propage, le coeur se tend, je finis par réprimer un sanglot qui trace tout de même son sillon au fond de moi. Il y a des villes auxquelles on doit quelque chose. Je dois à Beyrouth d'avoir perçu la guerre autrement que virtuellement: derrière un écran, un récit, les photos satinées d'un magazine populaire, l'éphéméride télévisé qui compte les jours de détention des otages français au moment où la guerre fait rage, la noirceur conceptuelle d'un dossier du Monde diplomatique.

Au delà d'une représentation extérieure, périphérique, désincarnée, Beyrouth m'a donné une perception de la guerre au plus près de moi, sans l'avoir pour autant vécue, sans avoir pour autant été prise dans la morsure de son piège.

A-t-on le droit d'interroger une ville quand on est étranger à son malheur? C'est la moindre des choses, je ne veux pas détourner mon regard du désastre. Au loin, en Europe, on préfère enfermer les Libanais dans leurs castes communautaires, dans leur identités closes, les renvoyer à leur désordre: "Ces gens là se sont toujours entretués" entend-on volontiers. Seulement voilà c'est à chaque fois le même refrain, pour Beyrouth, Sarajevo ou Ramallah…C'est dans ces hauts lieux où les possibles sont apparus, à un moment donné de l’histoire, comme autant de promesses de co-existence civile et pacifique, que le drame s'est précisément consommé.

«Adieu Liban! La lumière de ta côte, tes fébriles trafics, la douceur un peu exsangue de ton climat…» note dans un article destiné au Corriere della Sera, le poète italien Eugenio Montale, avant de quitter Beyrouth pour Damas, en Décembre 1948.»(1)

Quelques 25 ans plus tard, toujours à Beyrouth, les mythes se retournent comme des gants, s’écroulent comme de vulgaires châteaux de cartes: cette alchimie d'Orient et d'Occident, ce miracle économique de "Suisse orientale", cette liberté d'expression unique pour un pays arabe, ce climat de "dolce vita méditerranéenne" soudée au désert, tout va basculer dans le cauchemar, imploser, exploser, la carte postale se réduire en cendres.

L'âge d'or de la ville se célèbre dans les années 60'. Beyrouth, la capitale du grand Liban hérité de la politique mandataire compte alors plus de quatre-vingts banques, les capitaux des pays du Golfe, du monde arabe, de l'Europe et des Etats Unis y affluent et y circulent librement grâce à une loi sur le secret bancaire votée au milieu des années 50. La vie culturelle foisonne, les plus grands noms de la scène internationale sont à l'affiche au festival de Baalbek ou ailleurs. La création artistique, l'édition, la presse connaissent une extraordinaire effervescence à laquelle participent les nombreux intellectuels arabes qui ont fui la dictature de leur pays pour se réfugier dans la ville:

"La capitale Libanaise étale outrageusement le mariage réussi du commerce sauvage et du libéralisme politique. Et tout le monde en profite. Les hommes d'affaire et les artistes, les banquiers et les militants, les touristes et les agents de renseignements (…). Beyrouth est aussi une immense scène d'insouciance. Personne ne veut voir l'envers du décor, le pays profond, la masse des frustrés de la manne, les milliers de pauvres du Sud, de la Bekaa, du Hermel. Des années plus tard, fuyant leur détresse quotidienne, les opérations des fedayins qui traversent leurs villages pour s'infiltrer en Israël, les raids de représailles de ce dernier, les massacres confessionnels de la guerre civile, ils investiront la capitale et lui feront un sort. En attendant, c'est la fête et la Suisse. "Nous sommes la Suisse de l'Orient", répètent à l'envi les fêtards. Bien que vibrant à toutes les révolutions du monde, de l’Indochine à la Sierra Maestra, ma génération a été prise dans ce spectacle qu'elle croyait éternel. Bardés de convictions contradictoires, nous pensions pouvoir tout à la fois jouir de cet état des choses et préparer son renversement", écrit l'historien et journaliste palestinien Elias Sanbar dans Le bien des absents(2). Pourquoi Beyrouth? | babelmed Les spécialistes s’accordent pour dater le vrai début de la guerre en 1975 lorsque le 13 avril l’église de Aïn Remmaneh, ciblées par des tirs de mitraillette attribués aux Palestiniens, affiche un bilan de quatre morts côté maronite. S’ensuit l’attaque d’un car de Palestiniens qui fait 27 victimes. Mais la guerre couve depuis longtemps. N’est-elle pas inscrite d’ailleurs dans le DNA d’un pays aux frontières maniées et remaniées, depuis sa constitution, par les puissances occidentales? Un pays auquel il manquerait le ciment d’une unité nationale à opposer aux influences étrangères et aux guerres qui grondent à ses portes. Un pays dont la capitale recèle une réalité bien à part, et qui de ce fait ne s’est en fait jamais vraiment intégrée au Liban.

«Beyrouth, explique Elias Khoury, est né de la rencontre entre deux catégories de fugitifs: les Arabes fuyant la répression et les Libanais fuyant les confessions, les tribus, les familles et les clans. Durant les années 1950, ces fugitifs se sont rencontrés, par un étrange hasard historique. L’Orient arabe, alors en pleine transformation, étaient en quête d’un espace de liberté où pouvaient s’incarner les espoirs de renouveau, un lieu capable d’accueillir la recherche désespérée de formes d’expressions libérées des carcans traditionnels. (…)Les Libanais pour leur part, découvraient à Beyrouth ce qu’ils ne pouvaient trouver dans les autres villes et villages du Liban. Ici étaient l’individu. La bas étaient la confession et la famille.» (3)

En 1958, alors que souffle sur le monde arabe l’espoir porté par la politique nassérienne, le gouvernement libanais n’hésite pas à recourir à l’intervention militaire américaine pour écraser l’insurrection des sympathisants du nouveau chef d’Etat égyptien.

Après la débâcle des forces arabes lors de la seconde guerre israélo-arabe de 1967, les réfugiés palestiniens se pressent au Liban où ils trouvent le soutien naturel de la gauche libanaise et des musulmans. Cette nouvelle force intérieure réactive les divergences communautaires. Plusieurs heurts opposent les forces libanaises aux Palestiniens dès 1973.

Comme toute les guerres civiles, la tragédie libanaise va connaître, à partir de 1975, jours après jours, sa déferlante d’assassinats, attentats, enlèvements, voitures piégées, tirs de snipers. Le dépassement dans l’horreur, ce sont aussi ces massacres à répétition entre les confessions chrétienne, musulmane et druze. Mais ces massacres se produisent aussi au sein même des communautés socio-religieuses qui éclatent en une myriade de factions ennemies que manipulent, lorsqu’elles ne leur échappent pas, les partis. Pourquoi Beyrouth? | babelmed La ville se scinde rapidement en deux. Une vraie ligne de démarcation divise Beyrouth Est et Beyrouth ouest, les Chrétiens à l’Est et les musulmans à l’Ouest. Passer d’un côté à l’autre relève à la fois du jeu de la roulette russe et de la négociation diplomatique.Les pistes se brouillent avec l’intervention des puissances étrangères. La Syrie occupe une première fois le Liban de 1976 à 1982. Facteur intérieurs et extérieurs se télescopent dans un Liban devenu caisse de résonance de tous les conflits et désormais entraîné dans un irréversible processus de destruction.En 1978, Israël lance une série d’offensives contre les Palestiniens. Quelques années plus tard, en 1982, Ariel Sharon, l’actuel Premier Ministre israélien qui s’illustre depuis un demi siècle par son irrépressible pulsion guerrière et son manque de vision politique, n’hésite pas à employer les grands moyens : il occupe le sud Liban, assiège Beyrouth et fait massacrer les Palestiniens des camps de Sabra et Chatila. De ce massacre, dont il fut le témoin direct, Jean Genet tirera son texte ‘Quatre heures à Chatila’, hommage funèbre à la résistance palestinienne.

La Syrie réoccupe le Liban en 1987, ramenant progressivement un calme précaire et suscitant durablement un sentiment de frustration chez les Libanais. En ce décembre 1998, l’armée syrienne campe toujours dans le centre de Beyrouth, où ses tentes mitées et ses camions soviétiques hors d’âge cohabitent avec les immeubles de luxe de la Corniche. A deux pas, les portraits d’Hafez el Assad disputent à Coca Cola les panneaux publicitaires.

La guerre a cessé en 1990, un an après la signature des accords de Taïf (Arabie Saoudite) le 22 octobre 1989 par les députés Libanais. Le bilan est désastreux: presque 5 % de la population a péri, le nombre des morts officiellement reconnus serait de 150.000 sur une population de 3,5 millions d'habitants, sans parler des 7.400 disparus, et du nombre incalculable des blessés.

Les conséquences immédiates du conflit sont en fait impossibles à chiffrer: la majeure partie des Libanais, restés hors des combats, s’est sentie prise en otage dans l’engrenage d’un conflit qui a duré plus de quinze ans. C’est assez pour y brûler ce que les Beyrouthins, encouragés à parler, retiennent comme ce qui aurait pu être les quinze meilleures années de leur vie. Assez aussi pour nourrir un irréparable sentiment de perte.

Dévastation psychologique, béance du deuil, improbable réconciliation caractérisent ce lendemain de guerre dans un pays désormais désarticulé et privé de ses zones mixtes. Un peu moins d'un million de Libanais a en effet été déplacés. Comment cette homogénéité artificielle pourrait-elle permettre de retrouver la coexistence communautaire d'antan, de faire cesser le feu dans les esprits?

Pourtant les armes se sont bien tues, laissant la ville révéler, hagarde dans sa une ouate silencieuse, un paysage crépusculaire. "Un cancer ronge Beyrouth, écrit Bernard Wallet. Un cancer fait de ronces, de sycomores et de figuiers sauvages a envahi la zone de démarcation qui sépare les deux communautés au point d'en constituer une frontière naturelle…" (4). Cette frontière est joliment appelée, comme à Nicosie, "ligne verte" car les années de guerre ont autorisé une étonnante prolifération végétale. Cette sève qui se propage sous la terre de lignes de démarcation minées, au mépris de la mort, frappe les imaginaires: "Les arbres grandissent sous mes yeux, certains ont quinze ans, l'âge de la guerre", remarque le narrateur dans Fou de Beyrouth de Sélim Nassib."


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(1) Eugenio Montale, Corriere della Sera, 1948
(2) Elias Sanbar, Le bien des absents, Actes Sud 2001.
(3) Elias Khoury, «Miroir Brisé» dans Beyrouth la brûlure des rêves, Autrement, 2001.
(4) Bernard Wallet, «La ligne verte» dans Le goût de Beyrouth, Mercure de France 2003. Nathalie Galesne
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