Drôle d’après-guerre | babelmed
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  Drôle d’après-guerre | babelmed Beyrouth 1998: La traversée de Beyrouth fait surgir des contrastes saisissants. Un immeuble de luxe a poussé à côté de l’épave d’un autre percé de trous d’obus et criblé de milliers d’impacts de balles. Aux contrôles routiers, nombreux, on bute alternativement sur la misérable soldatesque syrienne qui paraît irrémédiablement clochardisée et sur la police et l’armée libanaise, martiale dans son uniforme dont la coupe est digne d’un grand couturier italien.

Plus loin, et seulement si le regard docile fixe ce bout de mer précis sans aller errer ailleurs, la corniche offre un spectacle méditerranéen que l’on pourrait tout aussi bien situer à Naples ou à Marseille: des rochers blancs tombent dans l’eau calme, quelques barques colorées portent des pêcheurs qui attendent paisiblement que «ça morde».

Les yeux glissent maintenant de la mer vers le Mont Liban, l'un des rares endroits au monde où la ville s'est installée à la montagne. Et cette montagne est là pour nous rappeler, comme le note l’historien Ahmad Beydoun, que «l’assise géographique du Liban est foncièrement introvertie» (…). Partout où porte le regard, même dans les pentes les plus improbables, un immeuble a poussé, fruit de la guerre et de la spéculation immobilière. Puisque Beyrouth était devenue invivable, il fallait bien se réfugier "à la montagne", comme on dit ici. Sur des dizaines de kilomètres, à Bhamdoun, à Beit Meri et Broummana, à Bikfaiya, d'étranges villages arborent fièrement leurs immeubles de 6 ou 8 étages.

Je loge cette fois-ci dans la partie cossue du quartier chrétien. Dans la chaleur moite et indigeste de l'été, l’antre orientaliste de l’hôtel Albergo exhale sa fraîcheur. Les grandes palmes des ventilateurs vissés à la hauteur vertigineuse du plafond sont relayées par l'air conditionné pour vous faire oublier l’étouffoir de l’été sur des sofas tendus de soie.

Le restaurant vers lequel je me dirige est un décor savamment dosé d'objets ottomans et d'affiches branchées. Mais pour le moment il est remplacé par un autre décor. A l'angle de la rue, un spectacle insolite se déroule sous mes yeux. Dans la chaleur tombante de ce début de soirée une grappe de jeunes filles de la bourgeoisie batifolent. Leurs jambes soyeuses et bronzées sont recouvertes à mi-cuisse de petites robes noires rehaussées de tabliers blancs.

Que signifie ce spectacle de fausses domestiques? A quoi rime ce carnaval estival dont le défilé se dirige maintenant vers cette jolie demeure plantée sur les hauteurs d’Achrafieh? Que raconte ce théâtre de rue improvisé où l’inversion des rôles dominants-dominés est joué par ces jeunes maîtresses, affublées de la panoplie de leurs bonnes restées à la maison? Et dans les riches intérieurs où elles prêtent service, les bonnes miment-elles leurs patronnes? (Décidément Genêt traverse encore mon esprit). Au lieu de me faire sourire, cette scène me met mal à l'aise, elle brouille ma propre représentation de l'après guerre beyrouthin.

Mais de quel droit? Oui, de quel droit devrais-je figer la ville dans sa douleur en lui refusant tout extravagance. Rien à faire, malgré mes efforts, l'insouciance kitch de cette jeune assemblée féminine m'irrite. Ai-je oublié la théâtralité de Beyrouth? Ces mises en scènes improvisées, sa manière de s'offrir aux regards comme pour mieux exorciser ses contrastes?

«Il est difficile d'imaginer une ville qui se soit identifiée à une succession de rôle comme l'a fait Beyrouth depuis près de deux siècles. Ville vouée à la représentation, c'est par l'extérieur qu'elle est vue, conçue, imaginée et façonnée. Sur elle furent projetés les intérêts de l'Europe et les désirs de l'intérieur arabe, et ses représentations diverses, aussitôt reprises par ses habitants, ont été intériorisés, reproduites et diffusées», écrit Fawaz Traboulsi dans le numéro d’Autrement ("Beyrouth la brûlure des rêves"), un trésor d'analyses indispensables pour comprendre Beyrouth. (5)

Revenons à Achrafiyeh, dans le quartier chrétien, où la rue Monod à deux pas de la fameuse "ligne verte" représente en quelque sorte «La Mecque» de la jeunesse dorée de Beyrouth. Décapotables de luxe, 4x4 qui n'ont sûrement jamais franchi la moindre dune, "Minis" pour faire rétro se disputent les faveurs des voituriers de L'Entrecôte et du Sushi Bar. A deux pas dans la rue Abdelwahab El Englizi, Al Dente, restaurant tranquille et chic, ignore superbement "J.W.", bruyant et branché.

C'est un peu comme si cette frénésie de consommation occidentale, de mécaniques de restaurants sans cesse dépassés par la concurrence, de fringues étalées n'était destinée qu'à dire à la face du monde qu'ici on s'est toujours éclaté quoi qu'il arrive ailleurs. Une guerre ici? Pendant 15 ans? Drôle d’après-guerre | babelmed Plus tard au creux de la nuit, ce sera le B018, l’incontournable boîte beyrouthine. Connaissez-vous l’endroit et sa funèbre scénographie? Le lieu est à lui seul représentatif des convulsions de mémoires, des crampes d’oubli qui caractérisent Beyrouth. En fait il s’agit d’une énorme fosse au toit ouvrant que le patron, Nagi Gebran, prince des nuits beyrouthine depuis deux décennies, actionne aux moments chauds de la soirée.

Ce rituel d’ouverture et de disparition volontaire n’est pas sans rappeler le quotidien par temps de guerre, où se déplacer veut dire s’exposer au pire danger, prêt au repli à tout instant. D’ailleurs la symbolique du lieu a été étudiée avec minutie par un jeune architecte-designer talentueux, Bernard Khoury. En véritable prestidigitateur de l’high-tech funèbre, c’est lui qui a pensé la déco intérieure et dessiné le mobilier: des tabourets pivotants, aux sièges boîtiers qui se transforme en surface de danse jusqu’aux tables-tombeaux où trônent à côté des consommations, telles des stèles, les photos d’Oum koulsoum, Piaf, Django Reinhart ou Billie Holiday…

L’emplacement du B018 abritait à l’origine la «Quarantaine» du port de Beyrouth , on y mettait les personnes contaminées pour éviter les risques d’épidémie. Sur le site web du B018, l’atmosphère macabre en noir et blanc est, là encore, de rigueur. On y apprend que «Cette zone fut investie par des déplacés de guerre (environ 20 000 en 1975). En janvier 76, à la suite d’une attaque menée par la milice phalangiste, la quarantaine fut entièrement détruite.»(6). Pourtant dans l’ambiance lugubre du B018, rien ne témoigne du nettoyage ethnique et du charnier de Palestiniens sur lequel gesticulent jusqu’au petit matin la jeunesse branchée et friquée de Beyrouth. «J’irais danser sur vos tombes » titre avec ironie Omar Boustani un article qui nous entraîne dans la frénésie du «nightclubbing» beyrouthin:

«La nuit, c’est fait pour ça, pour oublier. Comme le B018. Evacuer la guerre, l’après-guerre et le reste, et attendre, qui sait? un jour, la paix: intérieure, locale, nationale, régionale. Enfin. (…)Les noceurs ont succédé aux snipers. Bars, boîtes, pubs, restos, cafés. Sangria, long island, cuba libre, un mijito sur zinc, entrecôte pour monsieur, et un cappucino, un.(…) Tribeca c’est à New York , non? Et l’Atlantide, c’est où? Karim a réservé une table là bas avec le copain de Zeina, celle qui est sortie avec José qu’est tout le temps avec Ali. Really woaw, les chabebs ! C’est Babylone, trilingue, polyglotte, polymorphe, cosmovore, schizochrome, c’est Beyrouth on the rocks.” (7)

Ah! Amnésie, amnésie quand tu nous tiens… Mais au B018 on a ajouté à ce coktail d’occultation un zeste de profanation qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Si vous n’êtes pas amateur de nécrophilie ni de dérive nocturne, sortez de Beyrouth par le Sud, vers l'aéroport. Vous y découvrirez un autre monde, fait de misère ordinaire et de bidonvilles surpeuplés. De chaque habitation précaire un câble s'élève vers la ligne électrique qui passe là. A son extrémité, un grand crochet de métal assorti d'une petite boucle relie le câble pirate à la ligne électrique officielle. La petite boucle? Elle est destinée, en cas de contrôle, à décrocher rapidement le branchement pirate…et à le réinstaller tout aussi vite, une fois l'alerte passée.

L'après guerre, ce serait donc ça: ce moment où l'horreur quotidienne de la guerre cesse, mais qui est «tout sauf la paix»: le vide, les contrastes, le cloisonnement absurde des communautés, des classes, des générations… Coincés entre amnésie et hypertrophie de la mémoire, occultation et surenchère des analyses, les Libanais se débattent, et quelque soit le camp de la mémoire qu’ils aient choisi, la guerre projette sur leur vie, aujourd’hui encore, ses ombres démesurées. Drôle d’après-guerre | babelmed «À Beyrouth, entre 1975 et 1990, il y avait une guerre civile, c'est-à-dire tout le monde voulait exterminer tout le monde. Aujourd'hui, la guerre est finie. Elle s'est arrêtée un jour, comme ça, après avoir gangrené nos vies. J'ai voulu filmer le vide qu'elle a laissé.» C’est en ces termes que Danielle Arbid commente son film «Seule avec la guerre» réalisé en 2000. (voir l’article Le 7ème art au Liban face à 16 ans de conflit). La cinéaste n’est pas la seule à avoir choisi de faire les comptes avec ce drôle d’après guerre.

Dans son ensemble, la jeune création libanaise s’interroge légitimement sur son identité et sur le passé récent du pays, tout en recherchant des modalités artistiques nouvelles. Elle le fait avec une saine méfiance des idéologies alors que le Liban fut précisément le bouillon de culture des causes politiques. «Ces jeunes ne croient plus en rien» crient les monstres sacrés de la vieille garde culturelle, tandis que la nouvelle créativité libanaise éructe, du design à la photo, du roman au théâtre, son étonnante production.

Mais au-delà du microcosme intellectuel beyrouthin, comment le Liban se rétablit-il de sa blessure? La question est épineuse, toutefois malgré le leg tragique de tout après-guerre, on assiste un peu partout dans le pays à des tentatives de retour à la coexistence d’avant-guerre.

De 1994 à 1999, Aïda Kanafani Zahar a mené un travail de recherche à Hsoun, un village chiite et maronite d’environ 1650 habitants, situé dans le district de Byblos. Sa recherche portait sur les mécanismes mis en oeuvre par une société multiconfessionnelles pour gérer sa différence religieuse, et sur une certaine forme de «mémoire travaillée» ou encore «mémoire reconstituée» à laquelle ont parfois recours les Libanais pour s’expliquer la guerre.

Ainsi pour réapprendre à vivre ensemble, les communautés qui pratiquaient, avant la guerre, la «sagesse de la coexistence» insistent sur le facteur extérieur de la guerre, allant jusqu’à prôner la thèse du complot, pour expliquer le conflit qui les a déchirés.

«La reconstitution de la guerre, écrit Aïda Kanafani Zahar, illustre un besoin conscient de vivre ensemble. Ce faisant , les gens écartent la religion comme une raison de distance et de conflit. Pour une partie des Libanais, la guerre est restée incompréhensible, et cela même par le côté confessionnel qu’elle prit. L’interrogation d’une femme maronite, déplacée en 1983 et qui est revenu à son village dix ans plus tard, illustre ce point: "Pourquoi a-t-on été déplacés, pourquoi est-on revenu? On ne sait pas. Pourquoi aurait-on des problèmes au retour puisqu’on n’avait aucun problème avant.» (8)

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(5) http//:WWW.b018.com
(6) Fawaz Traboulsi, «De la suisse orientale au Hanoi arabe, une ville en quête de rôle», Beyrouth la brûlure des rêves, op. cit.
(7) Omar Boustani, «J’irai danser sur vos tombes», Beyrouth la brûlure des rêves, op.cit.
(8) Aïda Kanafani-Zahar, «Liban, mémoires de guerre, désirs de paix», La Pensée de Midi, Actes Sud, 2000.
Nathalie Galesne
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