Nouveau visage d’une ville éclatée | babelmed
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  Nouveau visage d’une ville éclatée | babelmed Beyrouth 2003: Retour à Beyrouth. Les rues, les immeubles, la corniche, la mer, la montagne sont lavés par la pluie depuis des jours. Est-ce à mettre sur le compte de ce climat breton qui lui sied si mal, j’ai la sensation que Beyrouth dont j’ai fait connaissance par bribes, m’est plus étrangère que jamais. Depuis mon arrivée, je suis tiraillé par mille sentiments contradictoires. D’abord cette impression que l’avion allait à l’atterrissage piquer dans la mer alors que celle-ci lançait ses reflets violets de tempête striée d’écume. Et puis la traversée de l’aéroport aux immenses salles vides pavées de marbre. On peut aimer ou détester cette ville, mais à aucun moment lui être indifférent.

Je n’y ai jamais eu de grands repères mais je me souviens de ce climat d’ouverture que j’avais ressenti lors de mon premier séjour, rue Hamra. Je ne savais pas alors que la rue avait connu ses heures de gloires dans les années 50’, dont tout une génération est aujourd’hui encore nostalgique. Cette vie qui courait sur toute la rue où s’alternaient traces de guerre et de reconstruction m’était alors plus familière que le Beyrouth reconstruit que je découvre à présent.

La Hamra ! l’arrête centrale du quartier Hamra à Beyrouth Ouest grouille. Tout y est : les grands cinémas, l'Eldorado, le Strand, les grands hôtels d'hier, le Plaza, le Napoli, ou à deux pas dans les rues adjacentes l'Embassy et le Mayflower -ce dernier devint pendant les années noires le quartier général des reporters de guerre parce que c'était souvent là que l'on relâchait les otages-, une librairie Antoine de la chaîne du même nom, le chausseur Red Shoe…

Ce qui accroche l'oreille du promeneur étranger, c'est cet incessant bip-bip, tut-tut. Tout réfléchi, ce sont bien les taxis beyrouthins -Mercédès des années 70' affichant 300.000 kilomètres ou belles Américaines rafistolées aux chromes toujours aguichants- qui se signalent ainsi à votre attention. Retournez-vous et ils ralentisssent aussitôt, prêts à vous charger pour vous conduire où vous voudrez: à trois rues, à l'autre bout de la ville, à Saïda ou Tripoli, à Damas peut être?

L'armée syrienne évacue. Plus exactement elle se replie sur la Bekaa, rendant ainsi son dispositif moins visible dans Beyrouth. Des camions Tatra, poussifs et surchargés, dépasse un invraisemblable bric-à-brac: sommiers métalliques, matelas souillés, réfrigérateurs rouillés, planches, tôles ondulées, barres de fer, parasols, bref tout ce qui peut permettre de se recréer un petit "chez soi" là où les chefs diront d'aller. C'est ainsi que vit l'armée syrienne, car désormais la Syrie n’a plus besoin de ses troupes fantome pour contrôler le pays. L’imbrication de l’économie et du pouvoir est un autre terrain de bataille dont elle maîtrise parfaitement les rouages.
Nouveau visage d’une ville éclatée | babelmed Pendant ce temps là, le centre de Beyrouth se reconstruit, à grands coups de milliards, de pelleteuses et de camions-bennes. On y a recréé les quartiers anciens et leur belle architecture, à deux pas du Grand Sérail, siège du gouvernement. Tout a été prévu: de belles avenues, la tour de l'horloge reconstituée. Tout, sauf la vie, les badauds, les commerçants et les clients. Trop cher ! Tout est vide, personne ne veut louer ces locaux esseulés. Personne, sauf une incongrue boutique Bang et Olufsen. Qui donc peut vouloir venir acheter ici, au milieu de nulle part, une chaîne haute-fidélité à prix astronomique ?

Ainsi la pierre a poussé respectant les plans que les architectes avaient élaboré selon une stricte observance des structures anciennes. Mais comment peut-on proposer comme si de rien n’était, le même habitat en plus neuf? Comment un tel artifice pourrait permettre aux Beyrouthins de rebâtir une nouvelle ville dans laquelle vivre ensemble?

“A présent, écrit Hassan Daoud, au terme de cette seconde construction, l’oeil n’y trouve rien qui pourrait le distraire de cette couleur uniforme des pierres: un jaune mort, pareil à une poussière de soleil mais sans éclat(…). Ceux qui s’engagent dans la rue, laissant derrière eux le Grand Théâtre, ont l’impression que les immeubles ne sont faits de rien d’autre que de pierre”.(9)

En attendant au milieu de ce décor de cinéma. Une exposition photo, telle une étrange mise en abyme, happe le regard du promeneur. Dans les rue adjacentes à la place de l’étoile, les photographies des édifices rutilants du centre ville se succèdent en enfilade, avec en vis à vis la photo du même lieu au sortir de la guerre. Il y a dans le simplisme de cette représentation une insistance à vouloir convaincre qui ne trompe pas. On a beau faire jouxter «avant» et «après», destruction sauvage et ordre architectural reconquis, rien a faire, le subterfuge ne l’emporte pas sur l’impression qu’un pan de la mémoire de la ville a été enseveli sous ce mauvais remake. «Trop poli pour être honnête», même si dans le pays du libéralisme économique à go-go, les affaires se font en toute légalité, et que la notion de «conflit d’intérêt» est inexistante, la lisseur des murs du centre ville en raconte long.

En 1994, Rafic Hariri, actuel premier ministre et richissime homme d’affaire profite de la confusion politique du pays et de son grand chantier pour faire une pierre deux coups: il fonde la société de gestion privée Solidere (Société libanaise pour le développement et la reconstruction du centre ville de Beyrouth). 180 ha dont 60 gagnés sur la mer devraient être reconstruits tandis que certains édifices seront réhabilités. Environ 120.000 personnes ont été expropriés ou délogés. La transaction ne s’est pas faite sans douleur puisque bon nombre des ayant-droits estiment avoir été lésés dans ces opérations qui les dédomageaient en actions.

Sur la Corniche, le front de mer ressemble de plus en plus à un Miami oriental. Ici l'activité frénétique des promoteurs a anéanti le paysage méditerranéen qu'elle ne délivre plus qu'en bribes, comme ce petit port, sauvegardé malgré lui, et coincé entre deux buidings, carte postale vivante, morceau de folklore dans un improbable décor. Plus loin, les constructeurs mal avisés, n'ont pas hésité à dresser une tour dont la hauteur cache dorénavant un phare devenu borgne, n'éclairant plus qu'une partie de la mer. Qu’à cela ne tienne: les méchants spéculateurs seront punis et devront reconstruire un autre phare plus en avant sur la corniche.

Toute cette spéculation immobilière effrénée opère à partir de nouveaux mythes qui prennent racines sur le terreau des légendes d’avant guerre. «Insouciante, elle (Beyrouth) croit pouvoir retrouver sa gloire d’antan en se transformant en cité pour hommes d’affaires de l’ère de la mondialisation et prétend conserver sa marge de liberté en offrant aux émirs du pétrole un exutoire à leurs refoulements. Prise d’une archéophilie frénétique, elle fouille les ruines pour tenter de remplacer le présent par un passé mythique», commente Elias Khoury (10).

Comment interprétez la ville, cet enchevêtrement de signes, dans une superposition de strates, où le présent tente en vain d'effacer les traces d'un passé qui résiste? Comment lire derrière la reconstruction de Beyrouth le dessein qui s’y profile ? Avant même l'avancement des grands travaux, les voix s’étaient élevées, nombreuses pour dénoncer le drame qui se tramait derrière le modèle unique de cette nouvelle urbanisation. On avait alors parlé de «guerre de la mémoire»(11), puisque toute une partie de Beyrouth et de ses habitants avait été en quelque sorte expulsée, exclus de la ville qui renaissait de l'éradication des pierres.
Nouveau visage d’une ville éclatée | babelmed Les souks rasés, transformés par ce nettoyage urbain en une immense surface plane, expriment à eux seuls la violence des faits, et leur portée symbolique. C'est précisément le lieu traditionnel des échanges qui a été détruit. Pourtant de cette sorte de parking en attente se détache la forme insolite d'un petit dôme. Dans la fureur des bulldozers et de la dynamite, un groupe d'habitants a réussi à l’arracher à la démolition, prétendant qu'il s'agissait d'un tombeau. Lieu sacré, le petit dôme est ainsi devenu intouchable. Mais jusqu'à quand?

"Si l'on détruit les restes du centre ancien, c'est qu'ils peuvent constituer une réalité dangereuse, impossible à maîtriser puisqu'elle abrite une pluralité d'usages, une multiplicité de relations, d'échanges, de modèles hétérogènes et parfois même contradictoires, difficiles à intégrer dans la gestion efficace d'une ville moderne, explique Jade Tabet, avant de conclure qu': "Il n'est de culture que polyphonique, croisée, hybride et partagée, et que le temps des villes n'est autre que celui de l'articulation de ses différences".(12)

Par la forme éclatée de sa nouvelle physionomie, Beyrouth donne l'impression d'une mosaïque dont les pièces disjointes peuvent sauter d'un moment à l'autre ou au contraire se souder dans un nouvel espace de différences intériorisées et admises. Enfin, malgré la possession abusive de la ville par une poignée d’individus et l'exaspération de la logique communautaire qui en résulte, malgré la régression politique du monde arabe et la force destructrice d'Israël, la capitale ne semble pas prête à se laisser de nouveau enfermer dans le jeu des identités closes auquel se prêtent pourtant la constitution même du pays. Au contraire, la vitalité et la pluralité de la ville s'expriment à travers la force de sa population, la richesse de ses créateurs, la profondeur de ses écrivains et intellectuels. Ainsi Beyrouth demeure, envers et contre tout, contre la guerre et l’après guerre, un microcosme à la fois irritant et attirant, bref un lieu unique en Méditerranée.

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(9) Hassan Daoud, «Beyrouth à mots découpés», Office du livre de Poitou-Charentes, 2000, dans Le goût de Beyrouth, op. cit.
(10) Elias Khoury, «Miroir Brisé», Beyrouth la brûlure des rêves, op.cit.
(11) Elias Khoury, «Beyrouth, guerre de la mémoire», Rive n°1, décembre 1996.
(12) Jade Tabet, «Des pierres dans la mémoire», Beyrouth la brûlure des rêves, op.cit. Nathalie Galesne
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