La culture en temps de  colère | babelmed
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  La culture en temps de  colère | babelmed Algérienne d’origine, intellectuelle passionné par son travail, polyglotte, Adila Laidi dirige et anime cet important centre culturel, crée en 1996, sous la tutelle du ministère de la Culture palestinien, et installé dans une maison ancienne de Ramallah. Y sont organisés des expositions, des soirées littéraires, des débats, des concerts, des projections de films. Le centre a pris le statut d’ONG depuis 1998. C’est aussi le siège de la revue El Karmel, dirigée par le poète palestinien Mahmoud Darwich.

Comment travaillez vous depuis la deuxième Intifada et la réoccupation des territoires palestiniens?
Lors de la première intifada la plupart des lieux de spectacles avaient interrompu leurs activités. Aujourd’hui, presque tous les lieux de spectacles on décidé de poursuivre leur programme. Évidemment, il y a un problème : le tissu de l’activité culturelle est très restreint, par rapport aux années 1994 à 2000. Pendant cette période, de nombreux spectacles ont été produits non seulement à Ramallah ou Jérusalem mais aussi dans des zones non traditionnelles d’activité culturelle comme Naplouse, Bethlehem ou la bande da Gaza. Les centres culturels organisent surtout des activités de masse gratuites pour des enfants, à visée thérapeutique. Les expositions d'art que nous avions accueillies au Sakakini étaient centrées sur la représentation des émotions intimement ressenties par les artistes, telles que la crainte, l’insécurité, la survie.
Concernant les échanges culturels, les artistes étrangers ne viennent plus se produire ici, nous ne parvenons presque plus à organiser de tournées d’artistes à l’intérieur de la Palestine. Ajoutons à cela que les fonds, déjà très maigres auparavant, sont maintenant, avec l’Intifada, dérisoires, les organisations internationales préférant financer des projets d’urgence concernant l’infrastructure, ou les activités caritatives de «première nécessité».

D’où viennent vos sources de financement, de Palestine ou de l’étranger?
Tout vient de l’étranger, principalement des Palestiniens de la diaspora. Et cela pour tout le monde et pour tous les secteurs, y compris au niveau de l’Autorité palestinienne.

Vos activités culturelles, étant donnée cette impossibilité de faire des tournées, se déroulent essentiellement au Centre Sakakini?
Oui, parce que le public ne peut pas se déplacer de ville en ville et que nous n’arrivons pas à envoyer nos expositions ailleurs. Mais il y a aussi un autre grave problème depuis l’Intifada, c’est qu’aucun nouveau livre n’entre en Palestine, ni ne se vend donc en librairie. Les Israéliens en interdisent l’accès. Seules les revues littéraires nous parviennent, car elles sont considérées comme des journaux. De ce fait, beaucoup de libraires font imprimer des livres pirates, mais qu’on ne peut acheter qu’en Jordanie et qui circulent sous le manteau dans les zones arabes à l’intérieur d’Israël, à Naplouse, et à Ramallah bien sûr. Par exemple, le nouveau recueil de Mahmoud Darwich, que nous avons ici, est un livre pirate. Ajoutez à cela le prix des livres, devenu difficilement accessible aux Palestiniens, et vous comprendrez que la vente de livres, et donc la lecture, est en chute libre.

Pour revenir à votre activité au Sakakini, le public continue-t-il comme dans le passé à venir régulièrement visiter vos expos?
Non, il vient beaucoup moins qu’avant, sauf peut être pour la musique. Nos vernissages étaient toujours pleins de monde, nous gardions les expositions ouvertes jusqu’à 19 ou même 20 heures, et maintenant seulement jusqu’à 17 heures, l’été. Les gens sont démotivés et les incursions israéliennes sont quotidiennes, nous sommes obligés de changer constamment nos projets, même les plus banals: hier, je voulais aller au cinéma; une amie me dit qu’il y a une patrouille; ils sont venus arrêter quelqu’un; on ne peut pas sortir. Cela arrive très souvent: ils viennent arrêter, ils viennent assassiner même, et nous ne pouvons plus circuler…
Néanmoins, cela ne paralyse pas la vie, ces raids sont très rapides. Nous avions un couvre-feu jusqu’à la semaine dernière, aujourd’hui, non. Donc les activités continuent, mais avec un public restreint, qui s’intéresse surtout aux activités de distraction. Par exemple, et même si ce n’est pas notre priorité, les films difficiles, ou expérimentaux, ont moins de public.

Avez-vous des problèmes pour voyager, en Palestine ou à l’étranger?
Depuis le début de l’Intifada, paradoxalement, je voyage beaucoup à l’étranger, pour des conférences ou pour notre exposition «100 martyrs, 100 vies». Par contre, depuis trois ans, je n’ai mis les pieds dans aucune ville palestinienne, que ce soit Naplouse, Jérusalem ou Gaza. Nous ne pouvons pas voyager dans notre propre pays.

Votre exposition sur les Shahid, «100 martyrs, 100 vies», a donc voyagé à l’étranger? Où exactement?
Oui, surtout l’étranger, mais seulement dans des pays arabes, au Liban, en Jordanie, et aux Émirats. En ce moment nous cherchons des financement pour l’envoyer au Japon. En Palestine, elle a été vue seulement dans 3 villes (en ce moment l’expo est à Jénine, après avoir été à Bir-Zeit et chez nous, au Sakakini). Et toujours avec des problèmes de logistique immenses: par exemple, comme les objets sont considérés comme «matériel subversif», on nous obligeaient continûment à ouvrir tous les paquets. Nous avons contourné ce problème avec une version patchwork de l’expo, et au dessus du patchwork nous avons cousu une sorte de voile pour que les soldats israéliens ne puissent pas voir de quoi il s’agit. La culture en temps de  colère | babelmed La dernière fois que nous étions rencontrées, vous aviez déploré le manque de solidarité et de soutien de la part des artistes et des organismes culturels israéliens. Etes-vous toujours du même avis?
Oui, nous n’avions pas d’activités communes avec les artistes israéliens. Mais il n’y pas eu de véritables gestes de solidarité de leur part, mise à part une expo commune d’artistes palestiniens et israéliens qui sont des amis, qui avaient déjà exposé ensemble, avant la première intifada. Ma plus grande déception a été l’année dernière lors de l’invasion de toutes les plus grandes villes, la destruction du patrimoine archéologique à Naplouse, le saccage de nombreux centres culturels, y compris le nôtre. Aucune réaction de leur part. Rien, pas un mot. Je ne veux pas non plus dire que les artistes sont alignés sur leur gouvernement, mais enfin si l’on est en désaccord avec son propre gouvernement qui est en train d’occuper, de massacrer, de détruire une société, il faut être encore plus actif pour exprimer son désaccord. Nous souhaiterions que les artistes israéliens organisent des manifestations chez eux, pour éduquer leur public, qui soutient toujours Sharon, comme le prouvent les derniers sondages. Ce ne serait pas rien.

Mahmoud Darwich travaille toujours à son bureau au Sakakini, ou est-il difficile, pour lui aussi, de se déplacer?
Ah, non. Il est là, il vient. Vous savez le problème des déplacements concerne surtout les jeunes, car il y a interdiction de voyager pour les gens de moins de 35 ans, ce qui n’est pas son cas. Le problème concerne aussi les missions internationales de soutien au peuple palestinien, qui, en ce moment, sont bloquées à l’aéroport Ben Gurion et refoulées. Pour finir je dirais que nous sommes confrontés à un ennemi qui a systématiquement cherché à nier notre existence. Pour cet ennemi, la légitimité passe par cette négation. Les arts deviennent ainsi un des rares endroits intacts qui indiquent nos petites histoires humaines, intimes, qui constituent notre identité et notre mémoire collectives. Les arts ont été, et sont maintenant plus que jamais, le seul asile où la Palestine peut être encore célébrée, dans sa globalité, et où l'identité et la dignité palestiniennes peuvent être expérimentées et vécues entièrement. La culture en temps de  colère | babelmed ONG depuis 1998, le centre focalise son action dans le domaine de la culture, des arts plastiques, de la littérature, de la philologie, de la musique, des arts du spectacle. Le cinéma, la vidéo et la photographie sont des activités constantes. Parmi ses missions: briser l'isolement des Palestiniens par la mise en œuvre de projets et d'activités culturelles; promouvoir le développement des arts et de la culture, encourager et soutenir les jeunes artistes.
Chaque mois le centre programme une dizaine d'événements culturels dans tous les domaines artistiques: expositions d'arts visuels et rencontres avec les artistes, ateliers d'art, lectures et discussions littéraires, conférences d'architecture, concerts, spectacles de danse, expositions de photographies (notamment "100 martyrs, 100 vies"), projections de films. De nombreux projets, en collaboration avec d'autres organismes, sont en cours, destinés au grand public, aux élèves des écoles et aux jeunes artistes: notamment, projets "arts visuels", "initiation à la critique d'art" ou "écriture créative"; un travail de mise en forme d'une édition critique des journaux de Khalil Sakakini, écrits entre 1908 et 1952; le projet de création d'un studio de sculpture à Ramallah destinés aux artistes.
Le Centre Khalil Sakakini est membre du Réseau des ONG palestiniennes (PNGO) et fait partie du Network Arts of Center. Antonia Naim
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