La résistance intellectuelle | babelmed
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Son nom n’est pas seulement synonyme de culture: la faculté de Bir-Zeit a joué un rôle important pendant la première Intifada pour la diffusion de l’information et la coordination des activités. Elle a été impliqué dans la première phase des négociations de 1992 et 1993 (Oslo) pour être ensuite marginalisée par les responsables de l’Autorité palestinienne. Les rapports entre le leadership palestinien et l’université sont devenus houleux: en 1996 les étudiants de Bir-Zeit ont obligé Yasser Arafat à quitter les locaux de l’université; plus tard, en 2000, après la violente empoignade contre le premier ministre français, Lionel Jospin, en visite à Bir-Zeit, la police palestinienne a occupé le campus et réprimé avec violence la contestation estudiantine.Conversation avec Roger Heacock, professeur d’histoire auprès de la plus importante institution éducative de Palestine. Parmi les ouvrages de cet universitaire, à signaler Intifada: Palestine at the Crossroads (New York, 1990. La revue Confluences Méditerranée (L’Harmattan, Paris)a également publié plusieurs de ses textes.

Comment peut-on continuer à faire de la recherche dans un pays en guerre?
Le grand problème, pour nous enseignants, mais aussi pour les étudiants, c’est la mobilité, qui n’est pas toujours assurée. Il y a moins de couvre-feu en ce moment, mais les bouclages sont toujours bien réels, et nous empêchent de faire les 9 km qui séparent Ramallah de Bir-Zeit. Il faut prendre un taxi, marcher un kilomètre, franchir deux barrages séparés par un no man’s land, extensible en fonction de différents critères israéliens qui ne sont pas toujours compréhensibles. C’est assez épuisant. Vous savez, il y a des dizaines de barrages, les étudiants viennent de Ramallah au mieux, des villages des environs, ou de plus loin, Jérusalem, Hébron, Jénine, Naplouse. Chaque jour, c’est la même question: une partie des étudiants va parvenir jusqu’ici, et l’autre pas. Certains jours, personne n’arrive à l’Université, soit à cause du couvre-feu, soit parce que l’université a été fermée, interdite.
Concernant la recherche, et je parle ici plutôt des chercheurs et des professeurs, il est devenu impossible de former des groupes, donc la recherche collective est compromise. Et ce n’est pas essentiellement à cause des barrages; le climat n’est plus propice à la recherche, ici on fait plutôt de la politique.

Dans cette situation d’étouffement et parfois de tentative d’humiliation, quel est l’état d’esprit des étudiants?
Il sont très touchés. Déjà arriver à étudier à l’Université est une réussite pour eux; pouvoir s’asseoir et suivre jusqu’au bout les cours, une réussite supplémentaire, et rentrer le soir à la maison, cela devient un véritable succès. Pour tenter une comparaison avec les étudiants d’une ville européenne, Paris, par exemple, l’université n’est pas le centre de la vie en temps normal. Pour un étudiant de Bir-Zeit, oui, la vie se réduit à cela.
Le niveau en souffre beaucoup. Les discours du quotidien se réduisent à la «banalité» des récits de leurs déplacements «aujourd’hui je suis passé au barrage mais il y eu des tirs… à tel barrage, les soldats on lancé des bombes lacrymogènes…». C’est une survie quotidienne.
Depuis deux ans et demi que cette situation perdure, son influence sur les cours est très néfaste. Mais, une fois qu’on a dit ça, pour ma part, je conteste la notion d’humiliation. Les étudiants, comme les professeurs d’ailleurs, n’ont pas le sentiment d’avoir été vaincus.
C’est une condition sine qua non, pour résister à cette incroyable oppression à laquelle nous sommes soumis: Sharon et son haut commandement militaire ont juré qu’ils allaient écraser l’Intifada, jusqu’à la dernière résistance, et je parle là non pas de la résistance active, mais de celle des milliers d’étudiants qui vont à l’Université, qui continuent à travailler au quotidien, de cette résistance qu’on pourrait appeler passive.
Eux, ils ne sentent pas humiliés. Par contre, cette situation est devenue une obsession.
Bien sûr, il y a une véritable décision de nous humilier, de broyer toute volonté de résistance. Mais cette résistance continue de s’exprimer. Les Palestiniens qu’on voit passer, posément, d’un barrage à l’autre, avec cette détermination qui leur est propre, ils résistent. Et ils résistent d’autant plus que ces équipes volantes de soldats israéliens les humilient, comme vous le dites, en inspectant minutieusement les pièces d’identité, ou en obligeant les hommes à s’agenouiller dans la rue, la tête contre le mur… Je conteste juste l’idée qu’ils aient réussi, ils ne réussiront jamais. Et d’ailleurs, lorsque j’arrive à prendre de la distance, ce qui est le propre d’un intellectuel, je me dis que je plains davantage les occupants, les soldats, que les occupés. Car les occupants sont dans une situation de fausse conscience.

A propos de conscience, avez-vous le sentiment que les intellectuels Israéliens vous soutiennent comme le font certains représentants du mouvement associatif et pacifiste israélien?
Pour nous la question se pose, en effet, et il y a deux réponses, deux attitudes. D’un côté, ceux qui travaillent avec les Israéliens, pour montrer qu’existent un front de la paix et des Israéliens qui soutiennent la lutte des Palestiniens pour la fin de l’occupation. De l’autre, ceux qui n’ont pas de relations avec les Israéliens, parce qu’il est très difficile de coopérer dans des conditions d’égalité avec l’occupant.
Il faut aussi dire que la propagande israélienne prétend qu’avec cette Intifada les Palestiniens veulent en finir avec l’État juif, le jeter à la mer, etc. Alors les intellectuels israéliens, pour la plupart, condamnent les Palestiniens. Au mieux, ils les ignorent. Ils ne veulent pas savoir ce qui se passe ici. Vous savez, les intellectuels ne sont pas mieux que les autres, y compris les intellectuels de gauche. Par exemple, les universitaires allemands dans les années 1930 étaient encore plus à droite que le reste de la population. Ici, le nombre d’intellectuels solidaires se réduit comme peau de chagrin.

Que pensez-vous du boycott des institutions universitaires israéliennes décidé par des représentants de l’université de Jussieu à Paris ou de l’université de Montpellier, boycott qui a provoqué beaucoup de polémiques?
Je soutiens le boycott et je pense qu’ici, en Palestine, vous trouverez peu de monde qui ne soit pas d’accord avec cette position, de l’autre coté les Israéliens prétendent qu’il s’agit d’une position antisémite, ce qui est ridicule… Il faut arrêter ces amalgames dévastateurs. Lorsqu’il s’agissait de boycotter l’Afrique du Sud, il n’y avait pas tant de polémiques.
Je pense même qu’il faut aller plus loin, boycotter les universités américaines et britanniques. L’illégalité de l’occupation israélienne en Palestine est égale à d’autres, en Irak pour ne citer qu’un pays… Il ne s’agit pas de boycotter des individus, des Israéliens, il s’agit de boycotter des institutions. Personne ne veut boycotter les Israéliens tout court, c’est grotesque. Ceux qui travaillent avec les Palestiniens, certes ils ne sont q’une poignée, cinq ou six, Ilan Pappe, par exemple, à l’université de Haïfa, ceux-là appellent eux-mêmes au boycott…

Quel est actuellement le climat culturel à Ramallah?
Après 5 ans d’Oslo, cette ville était presque une métropole. Il s’y passait énormément de choses…. Aujourd’hui, c’est une ville à moitié vide. Mais la vie culturelle demeure assez active, nous avons des théâtres, deux cinémas… Disons que l’enthousiasme d’il y a deux ans a cessé.
La direction palestinienne s’est encore plantée, et elle ne s’est même pas excusée auprès de son peuple, les gens se rendent compte que quelque chose a mal tourné. Maintenant, l’heure de l’autocritique et du changement de direction a sonnée, à cause de la pression internationale. C’est une phase intéressante, bien sûr, et on va voir ce que cela donne. Cela dit, nous résistons toujours et nous savons qu’Ariel Sharon n’arrivera pas à mater cette insurrection par les moyens de la guerre militaire, économique et psychologique utilisés jusqu’à présent.

C’est une question difficile, certes, mais comment percevez vous l’avenir?
Je vois un avenir rouge. Mais je suis optimiste, les Palestiniens résistent toujours, même si la résistance est triste. Il est clair que Tony Blair a fait pression sur Bush pour qu’il s’occupe de la question palestinienne, en échange de son soutien inconditionnel pendant la guerre en Irak, et pour pouvoir affronter son opinion publique, très opposée à la guerre. Sharon est obligé de répondre aux demandes de Bush… il est certain que la négociation va reprendre, mais la lutte sera encore longue.Antonia Naim
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