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  Faire vivre l'idée de futur | babelmed Ramallah, Palestine. A 16 de kilomètres de Jérusalem, cette petite ville était, surtout après l’occupation de Jérusalem Est en 1967, un des centres les plus importants de Cisjordanie, siège du quartier général de Yasser Arafat, la Moukata, lieu de résidence du leadership palestinien et de nombreux intellectuels et artistes. Ici, chrétiens et musulmans se mêlent; Ramallah a la réputation d’accueillir et de célèbrer les différences. On accusait souvent Ramallah d'être trop occidentalisée avec son effervescence culturelle, ses théâtres, ces galeries d'art.

La ville rebelle.
L'université de Bir-Zeit, la plus importante université palestinienne, à une dizaine de kilomètres, a été un point de repère très important lors de la première Intifada, et est encore aujourd’hui considérée comme un lieu de rencontre des intellectuels progressistes du monde entier. Sa naissance même est à l'enseigne de la modernité: fondée en 1924 comme école privée pour les filles de la ville et des villages voisins, elle avait été créée par une femme de Bir Zeit, Nabiha Nasir (1891-1951), qui pensait que l'accès à l'instruction des femmes était négligé dans le pays.
Elle est aujourd’hui considérée comme une institution menacée et rebelle, non seulement par les Israéliens qui la mettent souvent en état de siège, en empêchent l’accès avec leurs chars ou par la destruction des routes…, mais aussi par l’Autorité palestinienne, comme nous le rappelle Roger Heacock, professeur d’histoire à la célèbre université: «Bir-Zeit a toujours été une épine au flanc de l’Autorité (…) elle est perçue par le leadership palestinien mais aussi israélien comme un foyer d’opposition à une certaine «normalisation» qui est souvent synonyme d’injustice politique et sociale» .
Ramallah avait été glorifiée aussi par la présence, prestigieuse, du plus grand poète palestinien Mahmoud Darwich. Il y avait installé une de ses demeures et avait aménagé son bureau dans la belle maison ancienne siège du centre culturel Khalil Sakakini, une des structures culturelles les plus importantes de Palestine, ayant comme but la promotion des arts visuels, de la musique, de la littérature et du cinéma palestiniens. Sa revue El Karmel avait ainsi trouvé une place dans cette bâtisse traditionnelle. Lors d’une des nombreuses incursions de l’armée israélienne en avril 2002, les archives de la revue ont été détruits. Le domicile de Mahmoud Darwich a été dévasté.
La ville est devenu une sorte de mythe. Pour les jeunes artistes qui s’installaient, y trouvant un terrain favorable à la création artistique. Un mythe aussi pour les jeunes femmes qui souhaitaient habiter seules «Ramallah est la seule ville où une femme célibataire peut louer un appartement sans se faire remarquer ou inquiéter, ou vilipender» nous avait expliqué Fatin Farhat, jeune comédienne, lors d’une visite d’une délégation d’artistes et opérateurs culturels européens à Ramallah, il y a quelques mois.
La deuxième Intifada et la réoccupation des territoires par les Israéliens a refermé le couvercle sur cette ambiance bouillonnante, cette capacité relationnelle et cet esprit créatif si typique des habitants de cette ville. Les difficultés à se déplacer d'une ville à l'autre – passer les divers check points peut prendre des heures et parfois il est impossible de sortir d'une ville - ont réduit la voix de Ramallah.
Les incursions de l'armée israélienne, certes moins meurtrières qu'à Gaza ou qu’à Jénine ou dans d'autres camps de réfugiés, ont aggravé la situation. La ville, d'habitude si bruyante avec ses klaxons incessants, devient soudainement silencieuse, les rues se vident. Seules les sirènes des ambulances explosent dans le silence.
«C'est tellement difficile d'aller d'un point a l'autre, en Palestine.. même d’aller de Jérusalem à Ramallah…aller travailler chaque jour relève de la lutte. Pour un trajet d’une demi heure d'habitude, nous perdons maintenant trois heures et plus, nous dit Iman Aoun, du Théâtre Asthar. Notre troupe faisait des tournées dans toute la Palestine et aussi à l’étranger, mais là, nous sommes cloués à Ramallah même si nous essayons constamment de joindre notre public des camps de réfugiés»,.
Les habitants de Ramallah ont peur de sortir le soir. Seuls les résidents de Jérusalem Est sont à peu près libres de se déplacer grâce à leur précieuse carte de résident. Beaucoup d'intellectuels et artistes ont d'ailleurs un double foyer, ou un double bureau.
Les couvre-feu continuels font que les Palestiniens sont obligés souvent de changer leurs projets faute de pouvoir rejoindre une destination. "Hier j'avais prévu d'aller au cinéma mais soudain un couvre-feu a été annoncé, je n'ai pas pu y aller" raconte Adila Laidi, directrice du centre Khalil Sakakini . Mais la réalité ici est bien plus grave que l'impossibilité d'aller au cinéma. Les statistiques rapportent la triste compatibilité des morts dans les ambulances du Croissant-Rouge, qui peuvent être bloqués une heure en pleine ville alors qu’elles tentent d’amener leur malade aux urgences. Des femmes enceintes accouchent aux milieux des barbelés des postes frontière, d'autres femmes bloquées au check-point perdent leurs bébés faute de pouvoir rejoindre l'hôpital.

La culture en otage
La vie culturelle a énormément souffert de cette situation, la production artistique est aujourd’hui restreinte et les artistes de plus en plus isolés, du fait du bouclage des territoires et de l’impossibilité de circuler librement. Un changement important par rapport à la période relativement calme du processus d’Oslo. «La vie culturelle en Palestine était plutôt prospère compte tenu de l'histoire récente de la Palestine et de la situation des pays arabes de cette zone géographique.
En1993, après Oslo et établissement de l’Autorité Palestinienne en 1994, il y a eu une explosion de festivals d’été dans beaucoup de villes des Territoires autonomes ainsi que d’expositions, de concours artistiques, de publications… une forte innovation locale, et tout particulièrement dans les arts, le cinéma, et le théâtre». raconte Adila Laidi. «Le début de la deuxième Intifada, en septembre 2000, et sa répression sanglante, a paralysé la communauté culturelle de Ramallah et on était revenus aux réflexes de l’Intifada de 1987: fermeture des cinémas, des théâtres, annulation des événements culturels programmés».
En Palestine, à Ramallah, c'est une société entière qu'on garde en otage. L’éducation et la recherche en souffrent énormément. Les enfants ne vont à l'école que dans les moments de calme, de plus en plus rares. Les centres culturels et les théâtres font d’ailleurs beaucoup pour occuper ces enfants souvent livrés à eux mêmes, et qui vont jeter des pierres contre les soldats israéliens, comme au check point de Kalandia, où certains d’entre eux meurent sous les balles de l’occupant.

Les enfants du Théâtre
Iman Aoun est comédienne et directrice du Théâtre Asthar, à Ramallah. Créé en 1991 à Jérusalem, pour lancer le premier programme de théâtre-formation en direction des jeunes des écoles, le théâtre Ashtar est une ONG sans but lucratif. La troupe s’est installé à Ramallah en 1995 et depuis plusieurs années ses pièces sont inspirées du théâtre du forum/Théâtre de l'opprimé inventé par le metteur en scène et militant politique brésilien Augusto Boal . Les spectacles de Asthar puisent souvent leur contenus dans la société palestinienne, le poids de l'occupation, l’Intifada et présentent un personnage récurent, Abu Ishak. Après quarante cinq minutes de jeu, la troupe s’adresse aux spectateurs et demande ce qui ne va pas dans le comportement de tel ou tel personnage, avant de proposer aux spectateurs de venir sur scène pour prendre la place de l’acteur et refaire la scène, changer les rôles.
«Dans nos pièces, nous souhaitons parler de cette violence, de cette agonie que vit le peuple palestinien et des effets sociaux, politiques et économiques de cette agonie sur notre jeunesse. Nous mettons donc en scène les check points, les bombardements des édifices, les humiliations que subissent les gens…puis on présente ces spectacles dans les écoles», nous explique Iman Aoun.
Les spectacles de la troupe ont voyagé dans les diverses régions palestiniennes et une grande place est accordée à la formation. Ashtar a lancé il y a dix ans un programme pilote de formation temporaire destiné aux étudiants. Il peut se prolonger sur trois ans pour ceux qui souhaitent devenir acteurs professionnels. Iman Aoun et Edward Muallem, autre membre de la troupe et son conjoint, ont réussi à transformer le Théâtre Asthar en laboratoire permanent pour la recherche dans différentes techniques et méthodologies du théâtre.
D’autres centres culturels font un travail important de promotion et de développement des arts auprès des jeunes habitants de Ramallah. Le Popular Art Center (Centre d'art populaire, PAC), né en 1987, est une ONG créée par la troupe palestinienne de danse populaire El-Funun. La musique et la danse sont les disciplines essentielles du centre, qui veut contribuer à la conservation de l'héritage folklorique palestinien. Il a mis en place, en ce sens, une bibliothèque d'archives audiovisuelles de musique traditionnelle et lancé, en 1993, le Festival international annuel de musique et de danse de Palestine. Mais comme la Palestine est de plus en plus cyber-Palestine, pour évoquer le titre d’un film du cinéaste palestinien Elia Suleiman, un autre organisme, le Centre culturel Baladna, a ouvert un espace internet, très fréquenté par les jeunes.

Le cinéma et la vidéo y ont aussi une place importante avec la mise en place d’un ciné-club et d’ateliers d’enregistrement audio et vidéo de la mémoire orale dans les villages et dans les camps de réfugiés.

Réseau dans les territoires
Le PAC et les autres centres culturels ont crée un réseau palestinien des centres d'art (The Palestinian Network of Art Centers) qui regroupe huit centres culturels et artistiques ayant comme objectif le développement de la vie artistique et culturelle en Palestine et le travail avec les organismes culturels au niveau international et dans le monde arabe. Parmi les initiatives du Network, le projet "100 artistes en Palestine", mené en collaboration avec des organismes européens afin de favoriser les échanges culturels et artistiques entre les artistes palestiniens et leurs partenaires européens.
Le Centre Khalil Sakakini fait aussi un travail important de promotion et de diffusion des arts auprès de tous les publics intellectuels pour lutter contre la baisse de fréquentation liée aux difficultés de circulation. Ses expos d’art contemporaine n’ont rien à envier aux expositions européennes, la qualité des concerts et les soirées littéraires y sont extrêmement recherchées .
L’engagement est toutefois constant, à travers la personnalité de sa directrice, intellectuelle militante, et sous l’aura que dégage la présence tutélaire de Mahmoud Darwich. Récemment, la belle exposition sur les martyrs, les Shahid, "100 Shaheed -100 Lives", avait pour objectif de célébrer les vies des 100 premiers femmes, hommes, et enfants tués pendant l'Intifada. Cette célébration passe par les objets personnels exposés, conçus comme objets artistiques.

La Palestine fait son cinéma
Mais il ne s’agit pas de montrer les Palestiniens en tant que victimes. «Il faut arrêter de penser que nous sommes des victimes, cela nous donnera la force de continuer» nous rappelle Iman Aoun, en écho aux mots de Darwich «L’espoir est une maladie incurable chez les Palestiniens, l’espoir d’une vie normale où ne serions ni héros ni victimes». Faire vivre l'idée de futur | babelmed C’est ce qui nous dit aussi le cinéaste Elia Suleiman dans son dernier film, Intervention divine. C’est ce qui nous disent aussi les jeunes cinéastes palestiniens qui ont produits
dans les deux derniers années un nombre important de films , dont beaucoup de documentaires, grâce à des caméras DV qui ont considérablement baissé les coûts de production. On doit ce «Renouveau palestinien sur fond d'Intifada», comme avait titré le quotidien Le Monde, à des cinéastes tels que Rachid Masharawi et Elia Souleiman, mais aussi à des jeunes cinéastes qui vivent en Israël, Arabes avec passeport israélien, ou à ceux qui vivent dans les Territoires. Faire vivre l'idée de futur | babelmed C'est le cas de Azza El-Hassan qui a filmé des histoires quotidiennes dans Ramallah dans News Time. On doit d’autres films récents à la poétesse Liana Badr (L’Olivier, en 2000, L’Oiseau vert, en 2002), à Ghada Terawi (Nous voulons vivre, 2001), à la comédienne Hiam Abbas (Le Pain, 2001).
La production cinématographique reste cependant assez limitée : à Ramallah le Centre de Production de Cinéma (CPC), fondé en 1996 par Rashid Mashrawi qui avait aussi crée un cinéma mobile, sorte de cinéma ambulant qui arpentait les campagnes, est désormais en sommeil. Comme tant d’autre cinéastes arabes, Masharawi doit financer ses films ailleurs, en Europe notamment, grâce à des fonds d’aides tels que le Fonds Sud ou à des chaînes de télévision comme Arte, en France.

A Ramallah, on voit des films au PAC, et depuis peu, on peut assister à des soirées film et débat organisées par Shaml, le centre des réfugiés et de la diaspora .

Mais la salle la plus importante est celle du Théâtre Al Kasaba, l’imposant lieu de spectacles (on y joue des pièces aussi) dirigé par George Ibrahim. En mars dernier, lors de la visite de la délégation du Parlement international des écrivains (PIE), une soirée de lectures poétiques et de musique avec le célèbre groupe Sabreen avait été organisé en présence de Mahmoud Darwich qui accueillait ses confrères.

Quelles solidarités?
Le public étaient au rendez-vous , la salle comble. Comme toujours, des longues ovations accompagnaient chaque lecture de Darwich. Avant cette soirée, la même délégation, en compagnie du poète, avait visité l’université de Bir-Zeit, après d’innombrables difficultés à franchir les barrages. «Pour se rendre à l’université palestinienne de Bir-Zeit, les étudiants, les professeurs, les habitants des agglomérations voisines doivent changer de véhicules, parcourir cinq cent mètres d’une route coupée par les Israéliens et s’entasser à plusieurs dans les taxis et les minibus qui les attendaient de l’autre côté. Il ne s’agit pas d’une mesure de sécurité, mais d’une punition collective infligée à l’ensemble de la population», avait témoigné l’écrivain Juan Goytisolo .
Ce soutien du PIE et d’autres intellectuels et artistes européens, rend d’autant plus assourdissant le silence côté israélien. On ne peut, à Ramallah, ressentir ce silence que comme la condamnation d’une société entière à cause des terribles attentats. Les intellectuelles et artistes de Ramallah se sentent isolés de leur homologues pourtant si près d’eux. Si le camp des pacifistes et de ses militants est très solidaire, (Michel Washarwski, l’association Bet’selem,etc.), «nous n’avons aucun soutien de la part des artistes», dit Iman Aoun. «Les intellectuels israéliens, pour la plupart, condamnent les Palestiniens. Au mieux, ils les ignorent. Ils ne veulent pas savoir ce qui se passe ici», nous dit Roger Heacock, professeur à Bir-Zeit, qui vit à Ramallah tout étant moitié américain, moitié français. Certes il y a des exceptions remarquables, comme la journaliste du quotidien israélien Haaretz, Amira Haas, qui s’est installée à Gaza puis à Ramallah. Israélienne, elle témoigne sans trêve des humiliations quotidiennes que l’armée fait subir aux populations occupées, des attentes aux droits de l’homme, de la destruction massive des maisons palestiniennes, du saccage honteux et de la profanation excrémentielle du centre Sakakini en avril 2003.
Laissons la conclusion à Iman Aoun. «Le rôle de l’artiste, dans un conflit tel que le nôtre, est celui de la critique, mais aussi de l’âme de la société. Eclairer la trame du tissu de la communauté et faire grandir l’idée de futur.» Antonia Naim
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