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Entretien avec Judith Neisse | babelmedJudith Neisse, nouvelle directrice du programme 'Euromed Egalité Hommes-Femmes', s'intéresse depuis des années à la condition féminine. Elle a travaillé sur les questions de 'genre' en Méditerranée dans le cadre de projets financés par l'Union européenne, la Coopération belge, la Coopération allemande et le PNUD. Sa nomination intervient à l'issue d'un brillant parcours, consacré à la Méditerranée. Judith Neisse est diplômée en langues et civilisations du Monde arabe et musulman (M.A). En 1995, elle cofonde l’ONG «Action en Méditerranée» qui a pour mission de promouvoir la condition des femmes en région méditerranéenne, en particulier dans les zones de conflits. De 1994 à 1997, Judith Neisse est experte auprès de la Commission européenne. Au sein de la Direction générale des Affaires extérieures, elle est chargée de créer un nouveau programme régional, qui vise la coopération entre l’UE et ses partenaires du Sud et de l'Est de la Méditerranée dans le domaine du patrimoine culturel. Elle crée ensuite MEDIANA, bureau de conseil spécialisé dans les programmes communautaires relatifs à la formation, l'égalité des chances, la culture, les nouvelles technologies et la coopération internationale (1998).

À qui, selon vous, incombe la tâche de lutter pour assurer une égalité entre hommes et femmes? Est-ce à l’homme ou à la femme? Quelle est la part de responsabilité de chacun?
Au quotidien, c’est dans la sphère privée que commence l’égalité. Le partage équitable des responsabilités se définit au sein du couple et de la famille, avec pour ligne de force l’égalité en droits et devoirs de chacun, au-delà des différences individuelles et de leur richesse. L’amour et le respect partagé ne suffisent cependant pas, parfois: l’emprise du passé et des traditions a des répercussions sur les mentalités. C’est alors aux institutions publiques et à la société civile de prendre le relais. Chaque gouvernement porte en effet la responsabilité légale et politique du respect du principe d’égalité entre tous ses citoyens: les droits de l’homme sont les droits de la femme.

Les femmes du Sud de la Méditerranée manifestent-elles des réticences ou des appréhensions à l’égard de projets destinées à améliorer leur situation?
Comme certains hommes, certaines femmes sont influencées par la mentalité ambiante du pays où elles vivent. D’autres souhaitent améliorer leur condition et accéder à la pleine émancipation, malgré le milieu social. Toutes ont droit à l’égalité. C’est pourquoi la question de l’appropriation des normes internationales et des valeurs universelles de l’égalité est une question centrale. C’est par l’éducation citoyenne et par l’approche volontariste des Etats que les dernières résistances tomberont!

Quel genre d’activités le programme “Euromed Egalité hommes-femmes” met-il en place dans les pays du Sud de la Méditerranée? Pouvez-vous nous donner un exemple de projet?
Le programme est atypique dans son approche. Il s’adresse d’abord aux acteurs étatiques en charge de l’égalité. Il leur propose un accompagnement sous forme d’expertise, d’études, de formations et de renforcement de leurs propres capacités afin qu’ils puissent eux-mêmes améliorer la situation dans leur pays, puis dans leur région: ce sont eux qui la connaissent le mieux. Le programme n’octroie pas de subventions pour des actions de courte durée, comme le font d’autres. Nous travaillons sur des changements sociétaux, ce qui demande du temps. Actuellement, nous collaborons avec les différents pays afin d’analyser la situation de la condition féminine dans chacun d’entre eux et de mener des études sur la violence fondée sur le genre, selon des méthodologies et des critères communs. Dans un second temps, des plans d’action seront élaborés, au niveau national puis régional.

Est-ce que la différence de perception de la femme entre les deux rives de la Méditerranée est une entrave aux échanges culturels dans le cadre d'Euromed?

La différence ou la diversité ne sont jamais des entraves mais des défis et des occasions d’apprentissage mutuel et de co-développement. La division ne se marque plus entre le “Nord” et le “Sud”, mais entre des pays de part et d’autre de la Méditerranée qui adhèrent complètement aux normes et valeurs internationales, et d’autres qui résistent encore face aux avancées de l’égalité.

Est-ce qu'on devrait lancer une relecture des textes religieux mettant en exergue l’égalité des genres, dans la mesure où ceux qui contestent l’égalité homme-femme prétendent qu’il s’agit d’un précepte religieux?
L’exégèse des textes religieux peut permettre la relecture et la réinterprétation selon les normes contemporaines de prescrits millénaires. Le travail d’alignement de ces textes aux normes et conventions internationales qui promeuvent les droits humains de l’homme ou de la femme reste encore à faire.

Nous sommes intéressées par les actions d'Euromed, en particulier pour ce qui est des droits de la Femme, mais cela semble très compliqué d’y prendre part. Comment faire, par exemple, pour que les ONG concernées puissent être entendues?
Notre programme travaille avec les entités publiques. Il existe cependant un deuxième programme régional Euromed (Investing in People – Euromed Gender Equality) qui, lui, octroie des subventions à des acteurs de la société civile pour les mêmes objectifs.

En dépit des efforts déployés par les associations de défense des droits de l’homme et des programmes européens, le taux de violence contre les femmes dans le monde arabe ne cesse de croître. Quelles sont les raisons de cette situation? Sont-elles culturelles, sociales ou religieuses?
Le phénomène de la violence fondée sur le genre est international et global. D’une part, il est liée à des facteurs historiques, de tradition et culturels. D’autre part, c’est l’autonomie juridique et économique qui permet aux femmes d’échapper à la violence et c’est l’éducation et la législation qui pourraient faciliter leur combat.

Pensez-vous que le sujet de l’égalité entre hommes et femmes est toujours d'actualité? En Tunisie par exemple, la femme a tous les droits que possède l'homme mais elle n'assume pas les mêmes responsabilités: elle ne fait pas le service militaire comme l'homme ; la fille peut rester à la charge de son père jusqu'à son mariage alors que le fils est considéré automatiquement responsable de lui-même dès l'âge de 20 ans... et ce ne sont que quelques-uns des privilèges; que demande encore la femme?
Le terme “égalité” induit un traitement égal devant la loi et le respect mutuel. Cette conception exclut les privilèges et les discriminations que ce soit pour un groupe ou pour un autre.

www.eurojar.org/

(10/11/2009)


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