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Nabil Ayouch, rencontres en ligne | babelmedLigne de vie
Nabil Ayouch est né en 1969 à Paris de père marocain et de mère française. Après 3 ans de cours de théâtre avec Sarah Boréo et Michel Granvale, il s’oriente vers la réalisation.

Il réalise en 1992 son premier court-métrage «Les Pierres Bleues du Désert», avec Jamel Debbouze. Suivent ensuite : «Hertzienne Connexion» et «Vendeur de Silence», tous deux largement primés dans divers festivals internationaux.

En 1997, son premier long-métrage «Mektoub» est un record historique du box-office marocain avec plus de 350 000 entrées, et il représente le Maroc aux Oscars de 1999. Son deuxième long-métrage, «Ali Zaoua», est également un grand succès : il remporte plus d’une quarantaine de prix, et est sélectionné aux Oscars de 2000.

En 2001, Nabil Ayouch cofonde le G.A.R.P. (Groupement des Auteurs Réalisateurs Producteurs) et en 2003, il fonde la «Coalition marocaine pour la diversité culturelle».
Il poursuit son travail de réalisateur, avec «Une minute de soleil en moins» (2002), dans le cadre de la Collection «Masculin / Féminin», pour Arte.

Nabil Ayouch, rencontres en ligne | babelmedEn 2005, il crée la «Film Industry, Made in Morocco» et produit trente longs métrages dans le cadre de ce projet. Il fonde ensuite, avec le soutien de l’Union européenne, «Meda Films Development», structure accompagnant producteurs et scénaristes des dix pays du Sud de la Méditerranée dans le développement de leur projet. En 2008, Nabil Ayouch est membre du 1er collège de l’Avance sur Recettes du Centre National de la Cinématographie (CNC).
«Whatever Lola Wants» (2008), son quatrième film, Grand Prix du festival National du Film, est distribué dans plus de trente pays.

Cette année, Nabil Ayouch a créé et mis en scène le spectacle de clôture du Forum Economique Mondial de Davos, en Suisse. Il a également lancé le projet «Images pour tous», qui consiste en la création de salles de cinéma numériques (10 en 2009) dans le monde rural et périurbain.


Les réponses de Nabil Ayouch aux internautes d’Eurojar
Sollicité par les internautes d’Eurojar qui lui ont posé un certains nombre de questions sur le documentaire en Méditerranée, Nabil Ayouch répond à leur questions.

Selon quels critères les écrivains et producteurs de films sont-ils sélectionnés pour bénéficier du programme «MEDA films development» ?

Les auteurs et les producteurs sont sélectionnés sur la base d’un projet de film qu’ils nous envoient et qui fait l’objet d’une évaluation de la part d’un jury indépendant, selon une grille de critères que nous avons mise en place. Cette grille prend en compte les qualités artistiques du projet bien évidemment, mais aussi sa faisabilité, sa cohérence (adéquation artistique/financière) et la nature du binôme porteur du projet. Il nous a semblé bien plus pertinent de former et d’apporter des solutions adaptées aux problématiques que vivent les professionnels du cinéma du sud de la Méditerranée à travers des études de cas concrets plutôt que dans l’absolu. Une précision, ce programme a démarré en janvier 2006 et s’est achevé en décembre 2008, et ce dans le cadre du programme Euromed Audiovisuel II.

Pensez-vous que ce que vous avez accompli en France aurait pu être réalisé au Maroc?
On accomplit ici et là différentes actions car nous y croyons fermement, mais toujours en tenant compte d’un environnement fluctuant et surtout très différent d’un pays à l’autre. La France est un pays archiconstruit qui offre un cadre d’évolution très structuré dans le domaine cinématographique, ainsi qu’une large batterie de financements. En ce sens, le système audiovisuel et en particulier cinématographique français est d’une rare intelligence dans sa conception et les obligations qui sont faites aux différents intervenants qui le composent (institutionnels, chaînes de télé…) ne font que le renforcer. Par contre, le cadre social de ce type de pays européen ne laisse aujourd’hui que très peu de place à la créativité et au montage de projets hors normes. C’est pour cette raison qu’il y a 10 ans, j’ai souhaité m’installer au Maroc où j’ai pu mettre en place une série de projets innovants dans les domaines de la formation, de la production, des salles de cinéma, dans un pays certes où beaucoup de choses restent à construire mais très stimulant au quotidien.

Vous aimez le cinéma, et beaucoup de monde l’aime aussi. Mais comme vous le savez, au Maroc, comme dans d’autres pays de la région, il y a de moins en moins de salles de ciné, dû entre autres aux piratages des films. Pensez-vous que la situation pourrait changer dans le futur et comment?
Je l’espère fortement et je pense que c’est possible. Les premiers résultats de l’Association Marocaine de Lutte contre le Piratage (AMLP) que j’ai créée en 2008 avec des professionnels du cinéma, de la télévision, de la musique et du logiciel, sont encourageants et prouvent qu’une action concertée entre la société civile et l’État peut porter ses fruits si elle prend en compte la problématique dans sa globalité. En l’occurrence, la lutte contre le piratage doit inclure la dimension répression mais aussi communication auprès du grand public, une dimension sociale (à travers la reconversion des pirates), commerciale (nouveaux circuits de distribution à mettre en place) et juridique. Ces cinq piliers constituent la base de la stratégie de l’AMLP et sont largement valables tout autour de la Méditerranée. Une chose est sûre, aucun pays ne peut prétendre à un véritable envol économique sans protection du droit d’auteur qui, en dehors d’être un droit humain fondamental, est également un véritable levier générateur de croissance et d’activité. Autre chose dont nous devons être convaincus, pour arrêter de nous voiler la face, la lutte contre le piratage ne pourra se faire efficacement sans une implication réelle et totale de chaque État concerné, à travers le déploiement de tous les moyens et outils nécessaires. Penser qu’il existe une alternative à cela est illusoire.

Pourquoi n’avons-nous pas, dans le monde audiovisuel arabe, des documentaires du même calibre que ceux qu’on trouve en Europe, comme ceux de la BBC ? Est-ce une question de budget seulement ?
Comme pour tout le reste de la production audiovisuelle et cinématographique, c’est une question de budget et de talents, donc de formation. L’aspect financier uniquement doit cesser d’être un prétexte à justifier la faiblesse du niveau général des œuvres dans le Sud. On a vu des films magnifiques se faire partout dans le monde avec de tout petits budgets. A l’inverse, on a vu comment des budgets hollywoodiens pharaoniques pouvaient accoucher de très mauvais films. Les pays européens ont réussi à structurer leurs industries de l’image grâce aussi aux politiques de formation mises en place depuis des décennies. Comment imaginer que des pays dans lesquels il n’existe qu’une ou deux, parfois zéro, filière de formation à des métiers de l’image fondamentaux tels que producteur, réalisateur, scénariste, directeur de la photographie, ingénieur du son… puissent donner naissance à des films de qualité en nombre suffisant, que ce soit en fiction ou en documentaire ? Le cinéma et la télévision sont un secteur de l’économie en ce sens très largement comparable aux autres. Imaginez un instant l’état de nos économies sans écoles de commerce, d’ingénieurs…

Je suis impressionné par votre carrière commencée très jeune. J’ai 24 ans et je n’ai pas encore réalisé mes rêves (dans ce domaine). Y a-t-il encore une possibilité de les réaliser ?

Je ne sais plus qui disait : «Priez pour que les bonnes choses m’arrivent le plus tard possible». Ne soyez pas impressionné, je suis quelqu’un à la maturité assez lente et en observant mon parcours jusqu’à présent, surtout la période qui a précédé mes débuts, il y a beaucoup de choses que je referai différemment si j’en avais la possibilité. Prenez le temps d’apprendre, d’observer, de vous nourrir. C’est du temps béni, c’est du temps que vous aurez difficilement la possibilité de reprendre plus tard et c’est surtout ce temps-là qui vous permettra d’être mieux préparé le moment venu. Il n’y a pas d’âge pour accomplir des rêves.

Pourquoi les réalisateurs/producteurs arabes installés en Occident n’ont pas réussi à donner une image correcte du monde arabe, alors que les réalisateurs dans le monde arabe ont mis en exergue les causes arabes, à l’instar de la célèbre série «Al Ijtiyah» ?

D’abord, je ne suis pas d’accord avec votre constat. Je pense au contraire que certains réalisateurs arabes installés en Europe ou aux Etats-Unis ont donné une image correcte du monde arabe. Je ne peux pas tous les citer car ils sont nombreux mais (re)voyez le documentaire sur la manière dont les arabes sont maltraités par la télé et le cinéma aux USA : «Reel bad arabs». Il a été fait par un arabe installé aux USA, Jack Shaheen. Je pourrais aussi citer quelques réalisateurs marocains installés en France comme Ismaël Feroukhi, ou Hassan Legzouli dont les films donnent une image très correcte de la société arabe. Peut-être en effet qu’ils sont moins prompts à «mettre en exergue des causes» dans leurs œuvres, comme vous dites, que les cinéastes qui vivent dans le monde arabe, et encore je n’en suis pas sûr. Si c’était le cas, ce serait probablement lié à la distance –géographique et mentale - qui sépare ces cinéastes de leur pays d’origine. Pour avoir longtemps vécu en dehors du Maroc, je peux vous dire que cette distance nous donne une forme d’objectivité qui nous rend peut-être aussi plus cynique dans la manière de défendre certaines causes. En cela, les films du palestinien Elia Suleiman (qui vit à Paris), sont un parfait exemple pour moi de comment défendre une cause fondamentale de manière fine et intelligente.

Jusqu'à quel point l’industrie cinématographique peut-elle renforcer les relations euro-méditerranéennes ? Et quels sujets doivent-ils être traités pour servir cet objectif ?

Il est toujours très difficile d’opérer des généralisations, mais certaines différences restent tout de même évidentes. L’Amérique latine a opté explicitement pour des systèmes politiques basés sur les concepts de démocratie et de droits de l’homme. C’est en cela que cette région semble plus proche que le monde arabe de l’Europe. Les deux régions ont fait des progrès énormes, afin d’appliquer des politiques macroéconomiques prudentes, lesquelles ont considérablement augmenté leur résilience en ces temps de crise. Le monde arabe en général, lui, possède un niveau de cohésion sociale plus élevé, ce qui explique l’existence d’un niveau plus réduit d’inégalité et de violence quotidienne. Toutefois, les sociétés arabes sont moins ouvertes en termes économiques et ont un accès plus limité aux investissements directs étrangers. Enfin, les deux régions sont toutes deux riches en ressources, même si, dans le monde arabe, elles se trouvent pour la plupart dans le secteur gazier et pétrolier. Certains pays du Golfe utilisent cette richesse en vue de diversifier leur économie et de réduire leur dépendance au pétrole, de façon très moderne et innovatrice, qui mérite d’être suivie attentivement.

Comment peut-on faire véhiculer une image positive à nos voisins européens ? Que pensez-vous de nos artistes et écrivains qui font circuler une image négative du monde arabe dans leurs œuvres ?

Avant tout, un artiste n’est pas là pour véhiculer une image «positive» de son pays, ou d’un autre d’ailleurs. C’est le rôle des guides touristiques. Un artiste est là pour exprimer ce qu’il pense et donner sa vision de tel ou tel sujet, à travers son travail. Je pense par ailleurs que s’évertuer à vouloir donner une image positive peut, au contraire, avoir un effet boomerang négatif sur ce qu’on voudrait défendre car le public auquel on s’adresse, en Orient ou en Occident, n’est pas dupe. Si le but d’une œuvre est de chercher à vouloir dépeindre une image, alors autant faire en sorte qu’elle soit la plus juste possible, donc pas forcément positive, mais avec des reliefs. Le monde arabe est bourré d’imperfections, comme les autres. Or, nous avons souvent été incapables de parler de nous-mêmes sans complexes et de nous regarder dans le miroir. Quand quelqu’un ose le faire, il passe immédiatement pour un traître. Est-ce le cas en Europe ou aux Etats-Unis, je ne le pense pas quand je vois la manière dont les cinéastes «maltraitent» souvent leurs sociétés et en dévoilent les tares. Si nous ne sommes pas capables de suffisamment nous autocritiquer et de donner une image juste de ce que nous sommes, alors d’autres le feront à notre place et cela donnera les résultats souvent catastrophiques que l’on peut observer dans la façon dont l’image du monde arabe et des Arabes est véhiculée dans un certain cinéma hollywoodien.

Pour d’autres informations sur la région, consulter:
www.eurojar.org
(21/09/2009)


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