La Cisjordanie: colonisation et contrôle | babelmed
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Par la population comme par la superficie, la Cisjordanie est la partie la plus importante des territoires palestiniens. C’est celle avec laquelle Israël est le plus directement en contact, le long d’une frontière qui, du nord au sud, court sur 320 kilomètres. Deux millions de palestiniens y vivent. Là se trouvent leur capitale administrative actuelle, Ramallah, à une trentaine de kilomètres de Jérusalem. Les villes de Naplouse au nord, Jéricho à l’est, Hébron au sud, toutes chargées d’histoire, structurent sa géographie.
Lors de ma première venue en Israël, en 2000, je pensais naïvement que l’on s’était engagé, à partir des accords d’Oslo, dans un processus de « désoccupation » de ce territoire. Les accords avaient distingué trois zones en Cisjordanie, la zone A sous contrôle de l’autorité palestinienne, la zone C sous contrôle israélien, et la zone B avec un régime intermédiaire. Dans mon esprit, la situation des zones B et C était transitoire et l’on s’acheminait vers une affirmation du pouvoir palestinien sur l’ensemble de la Cisjordanie. Certes il y avait des colonies israéliennes. Je vois encore le chauffeur du taxi qui me conduisait de Ramallah à Naplouse, me montrer avec véhémence ces blocs de construction modernes édifiés de loin en loin sur les crêtes qui jalonnent le parcours : je pensais que ses craintes étaient excessives et que la situation allait se normaliser. C’est très exactement l’inverse qui s’est produit et que j’ai pu constater lors de chacune de mes missions ultérieures.
La colonisation s’est poursuivie après Oslo. Elle a continué après l’institution du quartet et la mise en place de la feuille de route. Elle s’est encore développée au cours des 12 derniers mois, pendant ce que l’on a appelé le processus d’Annapolis. Surtout, et c’est ce qui me paraît le plus préoccupant, cette colonisation s’est à la fois systématisée et sophistiquée.
Il y a aujourd’hui en Cisjordanie quelque 150 implantations de colons, réparties sur l’ensemble du territoire. Elles sont d’inégale importance et s’inspirent de motivations différentes : les colonies proches de Jérusalem sont les plus peuplées, souvent par des habitants qui y sont attirés par des conditions économiques plus favorables ; d’autres à l’intérieur du territoire palestinien, sont habitées par des colons plus militants, soucieux d’affirmer la présence juive. La caricature en est la colonie d’Hébron ou quelques centaines de juifs intégristes perturbent la vie quotidienne d’une agglomération de 200.000 habitants et rendent nécessaire la présence de plusieurs milliers de policiers israéliens. Mais, au delà de ces différences, on se trouve en présence d’un système aujourd’hui bien rodé.
Les colonies sont desservies par des routes dites de contournement, qui sont des voies modernes et bien entretenues, ouvertes seulement à la circulation des colons. Une bonne partie d’entre elles sont ou seront bientôt protégées par la barrière de sécurité qui les place, même lorsqu’elles sont assez loin en territoire palestinien, du côté israélien. Tout un système d’obstacles à la circulation, patiemment répertoriés par les observateurs de l’OCHA, évite l’intrusion vers elles de populations israéliennes. D’une façon plus générale, par le contrôle des frontières, l’administration directe de toute la zone qui longe la mer morte et assure la liaison avec la Jordanie et la présence de points de contrôle sur l’ensemble de la Cisjordanie, Israël s’assure une parfaite maîtrise de la situation.
L’envers du décor est celui que voient les palestiniens : le mur qui parfois les sépare des terres qu’ils cultivent ou des écoles où sont scolarisés leurs enfants, la coupure de leur territoire qui fait que l’on ne peut aller du Nord au Sud, de Naplouse à Hébron sans avoir à franchir la barrière, les check points permanents et les contrôles inopinés auxquels on peut être soumis à tout instant. Un de nos interlocuteurs des Nations Unies se risquait à un néologisme pour caractériser cette situation qu’il qualifiait de «spatiocide». Les palestiniens, sur ce territoire qui est le coeur de leur pays, ont de moins en moins d’espace.
Il semble que les autorités israéliennes aient pris conscience de ce que peut représenter cette situation pour les habitants de la Cisjordanie et envisagent de leur permettre de mieux circuler sur leur territoire. C’est l’objet d’un nouveau programme dit de « fabric of life roads ». Il s’agit de réaliser des routes ou des tunnels qui permettront aux palestiniens de se déplacer sans croiser les routes de contournement et de retrouver ainsi de meilleures conditions de vie. Ces ouvrages sont réalisés ou en cours de construction sur quelques dizaines de kilomètres.
Faut-il y voir une compensation ou le comble du raffinement dans l’organisation de la ségrégation ? Ce qui est sûr, c’est que l’on consolide ainsi une organisation dans laquelle juifs et arabes vivent sur le même territoire mais ne se rencontrent plus. Si l’on ajoute que l’entrée dans les territoires palestiniens est interdite aux citoyens israéliens, on voit combien forte est la séparation physique entre les deux peuples. Plus de la moitié des jeunes palestiniens de moins de quinze ans, nous disait un journaliste, n’ont aucune idée de ce que peut être Israël. Jimmy Carter en visite dans la région il y a quelques temps parlait d’apartheid. On lui a vivement reproché cette expression. C’est pourtant bien une forme d’apartheid, particulièrement sophistiquée, qui est mise en oeuvre sur le territoire de la Cisjordanie.

Jacques Fournier
(07/04/2009)


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