Jérusalem-est: volonté d’annexion | babelmed
Jérusalem-est: volonté d’annexion Imprimer
babelmed   
L’un de nos interlocuteurs israéliens Michel Warchewsky, qui se présente comme un «militant juif anticolonialiste», nous expliquait, à Jérusalem, qu’il faut dans les rapports israélo-palestiniens distinguer le virtuel et le réel.
Le virtuel, c’est le résultat futur des négociations dont le processus se poursuit interminablement sans jamais avancer vraiment.
Le réel c’est la politique menée effectivement sur le terrain par Israel vis à vis des territoires palestiniens et qui rend de plus en plus difficile la création d’un Etat palestinien.
C’est de ce réel que je voudrais parler dans cette seconde chronique.
Ce que l’on appelle les territoires palestiniens englobe, on le sait, deux zones géographiques distinctes: à l’est, la Cisjordanie ou West Bank ( “rive ouest” du Jourdain), entre Israël et la Jordanie; au sud, la bande de Gaza, entre Israël et l’Egypte. Ces deux zones sont séparées l’une de l’autre par le territoire d’Israël.
A cette séparation géographique, qui pose le problème de la continuité territoriale d’un futur Etat palestinien, s’ajoute une autre séparation, d’origine purement politique, celle que les israéliens ont établie entre la partie palestinienne de Jérusalem (Jérusalem-est) et le reste de la Cisjordanie. Pour Israël, il y a donc non pas deux mais trois zones distinctes dans les territoires palestiniens et ces trois zones sont dans les faits traitées différemment. On peut parler de volonté d’annexion pour Jérusalem-est, de colonisation et de contrôle pour la Cisjordanie et de cantonnement sécuritaire pour la bande de Gaza.
Dans les faits, Israël traite la partie est de Jérusalem et la population qui s’y trouve comme si elles faisaient partie de son territoire. La frontière réelle n’est pas celle de 1967, à laquelle se réfèrent les traités internationaux et les négociations de paix, celle qui divise Jérusalem en deux parties, est et ouest. C’est une autre frontière, celle qui a été établie sur le terrain après l’occupation, et qui sépare un grand Jérusalem du reste de la Cisjordanie.
Ce grand Jérusalem se compose lui-même de trois parties, qui comptent chacune environ 250.000 habitants: Jérusalem ouest, israélienne, Jérusalem est, palestinienne, et les colonies israéliennes construites depuis 1967 en territoire palestinien sur le pourtour de l’agglomération.
Jérusalem est n’est pas librement accessible aux palestiniens de la Cisjordanie. Pour y entrer, il faut avoir la «carte bleue». Celle des habitants de la ville. Les autres palestiniens n’ont que la «carte verte»,qui ne permet pas d’accéder à la ville sainte. Ils leur faut, pour y entrer, obtenir une autorisation expresse des autorités israéliennes. Au cours de notre séjour, nous nous sommes rendus à l’université d’El Qod, université palestinienne située à Abu Dis, une localité qui jouxte Jérusalem. Parmi les professeurs que nous avons rencontrés, certains habitent Jérusalem, ils en viennent pour faire leur enseignement et peuvent y retourner. Mais les autres, originaires d’autres localités de Cisjordanie, n’ont pas le droit d’entrer à Jérusalem. Ils la voient de loin mais n’ont pas la possibilité d’y pénétrer. Un peu comme si les professeurs français venus de Lille, Lyon ou Marseille qui enseignent à Orsay ou Saint Denis ne pouvaient entrer à Paris.
Cette séparation entre Jérusalem-est et le reste de la Palestine a été renforcée par la construction du mur. Je renvoie ici à une étude exhaustive et précise de l’OCHA, office des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires, sur l’impact de la réalisation du mur vis à vis des communautés palestiniennes. On la trouve, comme toutes les autres publications de l’OCHA, sur le site de cette organisation: www.OCHAopt.org . Il n’est que de s’y reporter pour avoir une vue complète et objective de la situation. Mais qui veut réellement la connaître?
Le mur, ou plus exactement la barrière, car elle prend en certains endroits la forme non pas d’un mur mais d’une sorte de trouée large d’une trentaine de mètres et munie de dispositifs interdisant le passage, se déploie dans la zone de Jérusalem sur une longueur totale de 168 km dont 5 seulement le long de la «ligne verte» où, au regard du droit international, elle devrait se cantonner. Sur sa quasi-totalité, par conséquent, la barrière se trouve en territoire palestinien. Elle y emprunte un tracé sinueux qui lui permet de placer du côté israélien, non seulement la plus grande partie de Jérusalem est, non seulement les colonies incluses dans les limites de la municipalité de Jérusalem telles que définies par Israël, mais encore d’autres colonies situées au delà de cette limite, comme Ma’ale Adummim. A travers cette clôture, il existe dix points de passage, les «check points» bien connus de la population palestinienne. Mais quatre d’entre eux seulement sont ouverts aux palestiniens venant de Cisjordanie et ayant obtenu le permis délivré par les autorités israéliennes. L’étude de l’OCHA met l’accent sur les difficultés de toutes sortes qui en résultent pour eux, notamment en matière d’accès aux soins hospitaliers, aux établissements d’éducation ou aux lieux de culte.
Dans Jérusalem ainsi redéfinie et isolée du reste de la Cisjordanie, la volonté d’Israël est très clairement de réduire progressivement l’impact de la présence palestinienne. Cela se manifeste de diverses manières:
Encouragement à l’installation d’israéliens dans la partie arabe de Jérusalem, qu’il s’agisse de la vieille ville ou de Jérusalem-est. Le drapeau israélien aussitôt hissé à la fenêtre vient marquer ces avancées. Jérusalem est le lieu d’une véritable guerre de position. Elle se déroule, nous disait un père dominicain à propos de la vieille ville, par les caves et les terrasses aussi bien que sur le sol. Elle est à sens unique: les palestiniens ne viennent pas s’installer à Jérusalem-ouest….
En sens inverse, obstacle mis à la construction de maisons par les palestiniens et destruction de celles qui auraient été construites contrairement à des règlements qui sont en fait largement périmés. Il y en a eu encore, pas très loin de notre hôtel, au moment de notre séjour
Déshérence dans laquelle est laissé l’entretien de la partie est de Jérusalem. Les palestiniens ont le droit de vote aux élections municipales. Dans leur très grande majorité ils se refusent à l’exercer (ce fut encore le cas lors de la dernière consultation qui a eu lieu pendant notre séjour le 11 novembre dernier) «Ils ne sont pas représentés au Conseil municipal, ils ne peuvent donc y défendre leurs intérêts», nous a expliqué un représentant de la municipalité à qui nous avons rendu visite.
Exclusion de fait de certains quartiers, jugés sans doute trop difficiles. Nous avons visité le camp de réfugiés de Shufat sur la route de Ramallah. L’enlèvement des ordures n’y était plus assuré, pour des raisons de sécurité selon l’administration municipale. Les habitants ont proposé d’y procéder par eux-mêmes si on voulait bien les financer. Cela leur a été refusé. Il est frappant de constater que Shufat et deux autres quartiers palestiniens à population très dense , soit 30.000 personnes au total, sont désormais placés à l’extérieur du mur, hors de la Jérusalem future, telle que la dessine la barrière de séparation.
L’association «Pour Jérusalem», avec laquelle j’ai effectué le voyage qui sert de point de départ à ces chroniques, milite pour Jérusalem capitale des deux Etats, Israël à l’ouest, Palestine à l’est. Ce n’est malheureusement pas la solution qui se dessine sur le terrain. On s’efforce au contraire d’effacer tous les signes qui donneraient à la partie est de la ville l’allure d’une future capitale. En témoigne la fermeture, il y a quelques années, de la Maison d’orient.
Sur une suggestion venant du Hamas (une fois n’est pas coutume), et avec le concours des pays arabes, l’Autorité palestinienne veut pourtant faire de Jérusalem en 2009 «la capitale de la culture arabe». Comment se réalisera ce projet ? Amorcera-t- il une inversion de tendance? Je voudrais pouvoir y croire.

Jacques Fournier
(07/04/2009)


mots-clés: