Rencontre avec le réalisateur et critique cinématographique Engin Ayça | babelmed
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Engin Ayça
Engin a une bonhomie légèrement atténuée par une longue barbe blanche de patriarche. «Longtemps je me suis senti pleinement européen», confie-t-il en faisant couler dans nos verres un vin délicieux.

En fait, on a l’impression qu’il y a un Européen dans chaque intellectuel turc?
«Ceux de ma génération ont été pour la plupart formé à l’européenne. Moi, j’ai étudié un an en France, puis de 1964 à 1968 à Rome où je faisais des études de cinéma au Centro sperimentale di studi cinematografici. Cette vieille habitude de la République turque de former ses élites à l’étranger a duré longtemps. Aujourd’hui les Etats-Unis ont supplanté l’Europe, et c’est en quelque sorte eux qui représentent aujourd’hui l’Occident et qui sont les acteurs de cette l’occidentalisation qui perdure. Après 1960, plusieurs universités et écoles américaines se sont installées dans le pays.

Comment expliquer, cette sujétion d’alors à l’Europe?
L’objectif de la jeune République turque de 1923 était de fonder une nouvelle nation avec les idées et les valeurs de la civilisation contemporaine occidentale que l’Europe incarnait. Il fallait donc que la Turquie arrive au niveau de la civilisation de l’Occident. L’occidentaliser, cela voulait dire introduire dans le pays la musique polyphonique occidentale, le théâtre à l’italienne, les sciences et la technologie, plus tard les films occidentaux. Ce processus de modernisation avait déjà été entamé au temps de l’empire ottoman. Avec la révolution, c’était devenu un passage forcé.
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La Tour de Galata
Et la culture turque dans tout ça?
Elle a été peu à peu gommée puisque nous importions tout de l’Europe: le droit, la philo, la socio, la médecine ...Qui plus est, c’était les Occidentaux qui écrivait sur notre culture. Ces nouvelles acquisitions que nous faisions en Europe devaient être métabolisées par le pays. Hélas, cette synthèse n’est pas advenue, je parlerais plutôt de mimétisme. Il fallait donc se réapproprier la culture turque si on voulait la changer. Il fallait cesser d’être étranger à soi-même. C’est pourquoi pas mal de gens de ma génération a opéré un retour aux racines qui s’est réellement dynamisé depuis une vingtaine d’années. Ce retour n’a pas été simple, il était falsifié par les idéologies. Par exemple dans les années 60, les intellectuels de gauche se désintéressaient de l’apport asiatique parce que les fascistes avaient construit toute une mythologie qui puisait dans l’héritage turco-asiatique.

Pourquoi alors avoir choisi d’étudier en Europe?
J’ai étudié le cinéma en Italie, tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’école de cinéma dans mon pays. Nous devions nous former à l’étranger et réinjecter ce savoir dans notre pays en produisant nos propres connaissances, mais comme je l’ai dit, ce phénomène de métabolisation n’a pas fonctionné.
Je connais l’Occident mais l’Occident ne me connaît pas, il a toujours dominé culturellement les pays qu’il occupait. Prenons par exemple le cas de la France. Nous, nous sommes restés trois siècles en Algérie sans que personne ne parle le turc, les Français eux ont occupé l’Algérie un peu plus d’un siècle en imposant leur langue, leur culture, leur organisation sociale…Nous même avons longtemps été aliénés à la culture française.

La culture européenne vous nourrit-elle encore, malgré cette prise de distance?
Je crois qu’on assiste en Europe et plus généralement en Occident à une sorte d’impasse dans le domaine de l’art. D’ailleurs plusieurs grands intellectuels européens se sont tournés vers la culture orientale. Eisenstein et Brecht vers le Japon. Des musiciens comme Ménuhin ont poussé leur recherche jusqu’en Inde. Même au niveau des mentalités occidentales, on assiste à une perte des valeurs qui donne paradoxalement à penser que plus on est «civilisés», plus on perd son âme. «Ce que tu appelles civilisation, ce n’est qu’un monstre qui n’a plus qu’une dent», écrivait Mehmet Akif, le poète ottoman dont les paroles ont été reprises dans l’hymne national de la République turque.
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La Corne d'or
L’entrée de la Turquie en Europe ne permettrait-elle pas de dépasser les limites que vous évoquez?
Peut-être…Je ne suis pas contre l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, à conditions que cela se fasse sur la base d’une relation vraiment démocratique, égalitaire, respectueuse. Pour cela, l’Europe devra renoncer à ses instincts impérialistes. J’ai aussi la sensation que les conditions qui nous sont proposées ne sont pas justes. En effet, si elles vont dans le même sens que l’union douanière, elles serviront surtout à l’Europe plutôt qu’aux Turcs. Par ailleurs, l’Union européenne est en train de virer à «l’union des financiers» au dépens de celle des peuples. Et puis, on nous veut surtout dans la salle d’attente de l’Europe. Sinon comment expliquer que les Bulgares et les Roumains aient pu si facilement devenir des pays européens et pas les Turcs. Ce que je crois c’est que si nous entrons en Europe avec 70 millions d’habitants, nous aurons une certaine force au Parlement européen, or il existe en Europe une vieille turcophobie, que l’on retrouve jusque dans les expressions langagière française ou italienne, pour ne pas parler de l’islamophobie qui règne désormais un peu partout en Occident. En fait, tout le monde veut nous contrôler: les USA et l’Europe parce que nous sommes stratégiquement importants.
Nathalie Galesne
(28/03/2007)
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