Pensée critique et censure en Algérie | babelmed
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Pensée critique et censure en Algérie | babelmed
Yassin Temlali
S’il est difficile de parler du thème «Islam et Occident» en si peu de temps, il est tout aussi difficile de traiter de la «censure et la pensée en Algérie» en 10 minutes.
Tout le monde est plus ou moins au courant des problèmes liés à la censure de la presse privée en Algérie. Il y a deux jours, c’était la journée internationale de la liberté de la presse et ce sujet a été assez largement abordé par les médias. Je ne tiens pas à faire ici une énumération des harcèlements que subissent les journaux algériens. Ce serait un peu trop facile. Je préfère éviter de vous lire une simple dépêche qui dirait: «200 journalistes, condamnés pour délit de presse, ont été graciés le 2 mai par le président et il y en a encore des dizaines qui sont toujours poursuivis devant les tribunaux».
Pour l’honnêteté de mon exposé, je souhaiterais tracer un cadre plus général, et ce, afin que la situation de la «pensée critique», en Algérie et, plus généralement, dans les pays dits «en développement», ne soit pas abordée comme une situation spécifique, unique.
Le premier point de ce cadre général est celui du recul de la pensée critique dans le monde entier. Il y a aujourd’hui une certaine unanimité sur le fait que, partout, elle tend à être minorée, rejetée dans la marge. La place de la pensée critique dans les médias de tous les pays de la planète se rétrécit. On a vu comment les médias américains ont pu couvrir la guerre contre l’Irak. On a pu voir, à l’occasion de cette guerre, comment beaucoup d’entre eux ont pu être enrégimenté pour devenir des soldats de l’information, des officiers d’action psychologique de l’armée US.
On voit également que, partout dans le monde, y compris dans les pays industriels, il y a une «censure invisible» de plus en plus forte qui frappe les médias, notamment les médias de masse. Le critère de l’audimat prime sur tous les autres critères dans le choix des informations à diffuser et dans la façon de les traiter. Les émissions télévisées intéressantes, dans lesquelles peuvent êtres développées des visions critiques des événements et des sujets en débat dans la société, sont rarement diffusées à des heures de grande écoute. Souvent même, elles sont diffusées à minuit et ne durent jamais plus d’une heure. Elles sont évidemment entrecoupées, comme toutes les émissions télé, d’interminables pages de publicité.
Le deuxième point du cadre général que je voudrais exposer avant d’aborder la question de la censure et de la pensée critique en Algérie est celui-ci : partout dans le monde, même dans les pays industrialisés (ce qui est surprenant et décevant), on constate des retours de bâton autoritaires. Le renforcement des tendances autoritaires dans les pays dits «développés» sert, dans des pays comme l’Algérie, de justification à l’autoritarisme du gouvernement et à ses politiques répressives. Le régime algérien ne s’est jamais senti aussi à l’aise qu’après les attentats du 11 septembre et ce qu’ils ont pu justifier, en Amérique comme en Europe, comme «Patriotic Acts» et autres lois scélérates. Avec les lois anti-terroristes américaines et britanniques, des gens peuvent être arrêtés et incarcérés pendant des mois, voire des années, sans avoir le droit d’être jugé ni d’être relâchés. Pareilles lois ne peuvent que favoriser les tendances autoritaires dans des pays comme l’Algérie. Elles les couvrent de la légitimité des «vieilles démocraties».
Avant d’évoquer les formes que prend la censure en Algérie, je crois qu’il faut relever que ce pays sort à peine d’une guerre civile larvée qui a duré presque une dizaine d’années et qui a commencé après l’annulation des élections législatives du 27 décembre 1991, remportées par un parti islamiste radial, le Front islamique du salut. A la faveur de l’ouverture démocratique qui a suivi la révolte populaire d’octobre 1988, est né, dès 1990, une presse privée qui s’est qualifiée d’«indépendante» pour se distinguer de la presse publique, entièrement à la dévotion du gouvernement. Cette presse privée est donc venue au monde dans un climat politique très tendu, marqué par une grande agitation politique due notamment à la montée de l’islamisme. Elle s’est développée dans un contexte de guerre civile qui a causé quelques dizaines de milliers de victimes. On peut dire, de ce point de vue, que, depuis sa naissance, elle vit dans une situation d’exception.
Une bonne partie de cette presse privée se montre critique envers le régime en place. Elle dénonce son opacité, ses manœuvres, son système de trucage des élections, etc. Si pendant la guerre civile, dans le contexte d’équilibre fragile entre les différentes fractions du pouvoir, une pareille possibilité de critique était plus ou moins possible, elle est aujourd’hui très difficile. Pour utiliser une formule lapidaire, le régime - au sein duquel la présidence de la république est redevenue un vrai centre de pouvoir - «n’a plus besoin de la presse» qui a été un de ses soutiens indéfectibles contre la menace de l’islamisme politique, et ce dès 1989, date de la fondation du Front islamique du salut. Aujourd’hui, il accepte de moins en moins d’être l’objet de ses critiques.
Le président algérien a récemment promulgué une «loi sur la réconciliation nationale» qui, sous prétexte de tourner la page de la guerre civile, a offert l’amnistie aux islamistes armés ainsi qu’aux corps de sécurité. Cette loi interdit formellement toute évocation des drames de cette période trouble et des responsabilités des deux camps en conflit dans les multiples drames qu’elle a connus (attentats, disparitions). La transgression de cet interdit est même passible de poursuites pénales qui ne tarderont pas à être précisées.

Comment s’exerce la censure sur la presse algérienne?
Il y une censure visible, un peu normative si je puis dire : la suspension d’un journal pour avoir publié des «informations qui portent atteinte à l’intérêt national». Il y a également l’interdiction de son impression sous prétexte de créances impayées (les imprimeries étant encore un quasi-monopole public). Certes beaucoup de journaux ne se montrent pas empressés de régler leur note chez leur imprimeur mais ce dernier, qui reçoit ses ordres du gouvernement, ne se montre pas aussi avide de recouvrer ses créances sur d’autres mauvais payeurs, qui se trouvent être, en fait, des journaux favorables à la politique du président.
Il y a aussi d’autres moyens de faire pression sur les journaux privés, comme le harcèlement judiciaire. Depuis 2001, il existe dans le code pénal algérien un article qui punit d’ «une peine de 3 mois à 12 mois d’emprisonnement et d’une amende de 50 000 à 250 000 dinars (entre 5 000 et 25000 euros), toute personne qui offense le président de la République par une expression outrageante, injurieuse ou diffamatoire, que ce soit par voie d’écrits, de dessins, de déclaration ou de toute autre support de la parole ou de l’image». En application de cet article, des dizaines de journalistes ont été poursuivis devant les tribunaux. Certains d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison ferme, d’autres à de fortes amendes. Beaucoup de ces journalistes condamnés ont été graciés par le président de la République le 2 mai dernier. Ainsi, c’est le prince qui les a mis en prison, et c’est lui qui leur rend la liberté !!! La justice condamne et gracie sur ses ordres.
La menace de suspension et de poursuites pénales pousse les journalistes à pratiquer l’autocensure. Et s’ils ne se plient pas eux même aux recommandations implicites de sagesse qui sont celles du code pénale, les directions des journaux, craignant d’être condamnées à de fortes amendes qui rendraient précaire leur situation financière, se chargent de les en convaincre. On n’a ainsi plus vraiment besoin de convoquer les journalistes au commissariat pour les inviter à être plus «responsables». Il suffit juste de leur dire, en réunion de rédaction: «Voilà la situation, essayez de vous adapter».
La presse privée algérienne subit de plus en plus, une autre forme de censure, invisible, indirecte, plus perfide qui ne s’exerce pas par les biais coercitifs classique (imprimatur, suspension) mais par le biais du chantage à la publicité. On n’a presque plus le droit, dans certains journaux, de critiquer certains annonceurs privés, car ce sont leurs principaux fournisseurs de publicité. Là aussi, les journalistes sont invités à pratiquer l’autocensure. L’autocensure peut aller, parfois, jusqu’à la complaisance dans la couverture des activités de ces annonceurs. Certains articles sur les opérateurs de la téléphonie mobile (un marché en pleine expansion), par exemple, ressemblent davantage à des publireportages qu’à des articles d’information.
Je voudrais, avant de conclure sur la censure que subit la presse privée, ajouter quelque chose qui me paraît important. Entre 1990 et 1992, cette presse était considérée comme une des plus libres du monde arabe et du tiers monde. Tous les sujets pouvaient être abordés et où il n’y avait pas de sujets tabous (même pas en ce qui concerne le président de la République, et ce, jusqu’à l’amendement du code pénal en juin 2001). Pendant la guerre civile, la presse privée a refusé la censure étatique sur les informations liées à la sécurité... Malheureusement, elle a elle-même passé sous silence un certain nombre d’informations importantes sur le déroulement de la guerre civile. Pendant de longues années, peu de journaux ont abordé les centaines d’enlèvements de supposés militants islamistes par les services de sécurité. En refusant d’évoquer les travers de la «lutte antiterroriste» et son lot de drames, ces journaux se sont fragilisés face à l’Etat et ont discrédité leur discours sur la liberté de presse et la liberté d’expression aux yeux de la population. La liberté d’informer est une et indivisible. On ne peut refuser la censure d’un article sur les attentats islamistes et censurer soi-même des articles traitant de disparitions forcées ou d’exécutions sommaires. Il y là, à l’évidence, une insoutenable contradiction.

Je voudrais avant de finir ce court exposé dire un mot sur la censure religieuse, qui est bel et bien de retour. Je rappelle, à ce propos qu’en même temps que cet l’article punissant sévèrement l’offense à la personne du président, on a inséré dans le code pénal un autre article qui «punit d’une peine de 3 à 5 ans d’emprisonnement et d’une forte amende, ou d’une des deux peines seulement, quiconque offense le prophète et les envoyés de Dieu (les autres prophètes), ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrits, de dessins, de déclarations ou de toute autre support de la parole ou de l’image».
Pareil amendement du Code pénal est à n’en pas douter une concession symbolique aux pressions des partis islamistes et ce, pour une raison simple : la critique de la pensée religieuse n’est pas encore l’activité favorite des intellectuels algériens. Le renforcement de la censure religieuse est, de ce point de vue, réellement sans objet véritable. Il n’est autre chose qu’une façon, pour le régime, d’acquérir une plus grande légitimité populaire en se mettant au diapason d’une nouvelle vague de religiosité que connaît tout le monde musulman. Cette censure religieuse n’est pas forcément mal accueillie au niveau populaire. Dans ce climat mondial où des pays musulmans, l’Irak et l’Afghanistan, sont occupés par des puissances étrangères, elle est assimilée à une forme de «retour aux sources», de recouvrement de l’identité musulmane, dont on prête à l’Occident la volonté d’anéantir. Les partis religieux exploitent cette situation de conquête du monde musulman par l’Amérique et ses alliés pour affirmer: «Afin de lutter contre la politique des Etats-Unis, nous devons nous unir sous la bannière de l’islam, nous devons combattre tout ce qui peut lui paraître étranger». Les agressions que subit le monde arabo-musulman ont un effet négatif évident sur la pensée critique dans cette région du monde. Elles favorisent le repli identitaire et légitiment les discours favorables à la censure religieuse.
Le 5 mai 2006
Yassin Temlali
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