Cinq petites leçons de cinéma en solitaire | babelmed
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Doctor Schizo e Mister Phrenic, par Giulio Questi
Doctor Schizo e Mister Phrenic (Docteur Schizo et Monsieur Phrénique)
En général, la coexistence est difficile. Mais la coexistence avec son double est encore plus difficile lorsqu’une personne vit seule. Dans ce cas, la schizophrènie est aux aguets dans chaque recoin de la maison. Ajoutons ensuite que le protagoniste aime lire les poètes; et pas seulement, car il s’en récite même les vers, qui plus est mal. Un chien! Son double tourne exaspéré dans l’appartement, cherchant une solution: une balle, une overdose de médicaments, une baionnette. Il choisit cette dernière solution et massacre le double durant la lecture inspirée d’une poésie de Walt Whitman. Une libération, aprés soixante-dix ans de vie commune! Il ne lui reste plus qu’à téléphoner au commissariat de quartier et attendre le son de la sirène de la police. Ce son qui lui plait tant comme celui des feuilletons télévisés.

Lettera da Salamanca (Lettre de Salamanque)
En pleine nuit, pendant que le personnage est occuper à feuilleter un livre de photographies, dans le calme de sa demeure, quelqu’un sonne à la porte. L’inconnu est un homme sans visage, portant un chapeau. Sur sa carte de visite est indiqué « Chevalier de Nada de Nada et Nada, Professeur adjoint de la Faculté de Théologie de Salamanque », et se déclare l’auteur d’une lettre de la part du Conseil de sa Faculté.
Pendant un instant, le maître de maison s’imagine que l’on vient lui offrir le titre de professeur «honoris causa». En fait, il s’agit de tout autre chose. Sur une enveloppe cachetée est inscrite la date de sa mort. Après un instant d’effroi, il se rend compte avec soulagement que la date est déjà dépassée de quelques jours et le fait remarquer au Chevalier de Nada de Nada. Mais celui-ci soutient que la date est rétroactive, et pour le convaincre, lui conseille d’aller voir dans sa chambre où l’hote se voit sur son lit, entouré d’un linceul. Bouleversé, il parcourt en vain toute la maison en appelant en criant le Chevalier, en espagnol et en italien (Signor Nulla), pour le démentir d’une manière ou d’une autre. Comme le Chevalier semble s’etre évanoui, il se jette sur le téléphone pour appeler directement l’Université de Salamanque. Le récepteur lui est enlevé par une main guantée de noir. C’est le Chevalier, réapparu sous un aspect terrifiant. Le maître de maison ne trouve pas d’autre échappatoire que de se réfugier dans sa chambre, se plaçant sur son lit, sous le linceul. A côté de lui le Chevalier reste de garde.
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Tatatatango, par G. Questi
Tatatatango
Un appartement anonyme. Deux hommes et une femme. Un triangle classique pour un drame de jalousie. Au son obsessionnel d’un tango de Gardel. Sortant à l’improviste de l’armoire où il s’était caché, il la découvre avec l’autre, dans un rapport compromettant qui ne laisse aucun doute sur le type de leur relation, au-delà de toute décence, intolérable et aveuglante. Un coup de pistolet furieux, sang sur les murs, corps abattus. Mais le tango de Gardel n’est pas encore finit. Il reste encore une balle. Qu’il se tire dans la tête pour compléter le drame.
Arrivés sur les lieux, le commissaire et l’officier de police, après un premier examen sommaire, restent stupéfait. Ils découvrent trois morts, mais un seul corps. Ou plutôt trois corps et un seul mort? Comment trancher ? Jamais rien vu de pareil. Le commissaire n’a pas envie d’appeler la police scientifique. Cela ne servirait à rien: une seule identité physique pour trois cadavres, rien de moins scientifique. Peut-etre un psychanalyste. Trois, mais un seul. Ne serait-ce pas plutot un cas de théologie? Cela lui semble l’hypothèse la plus probable. Il décide de tout laisser tel quel, et d’appeler immédiatement l’Archevêché. Seulement les prêtres comprennent ces choses là.

Mysterium Noctis
La lumière a sauté. Un black-out sans fin. Pas seulement dans cette maison là : le monde entier est aussi dans le noir. A la lumière des chandelles, le protagoniste tient un journal, même si le décompte des jours n’a plus de sens. Dehors règnent le noir et le silence, à vous en donner des frissons.. Mieux vaut barricader portes et fenetres. Mieux vaut s’aggriper à cette seule réalité concrète qu’est le stylo, disséminant des mots d’encre sur la feuille. Dans le silence naissent les obsessions. Le bruit d’une mandibule d’insecte généré par les ténèbres : le ténébrion, Tenebrio Molitor, qui se nourrit de céréales. Le maître des lieux met sans dessous-dessus le buffet pour le trouver et le faire taire. Il le découvre prisonnier dans un livre, lui donne un coup se souillant la main. Mais d’autres bruits le poursuivent : le grondement de la chasse d’eau et un écoulement d’eau. Quelqu’un qui utilise ses toilettes et son bidet. Il doit rester sur ses guardes. Dans le cauchemar de cette nuit éternelle, son organisme se modifie aussi : il n’absorbe plus la nourriture. Tout ce qu’il mange ressort intact du fond de sa gorge.
Le bruit d’eau de la salle de bain est revenu. Il avait raison. Il y a quelqu’un. Peut-être une femme. Disparue dans le noir. A l’improviste, l’obscurité est déchirée par la lumière violente d’images frénétiques : guerre, incendies, foule, laeder politiques, réfugiés. Régurgités dans l’espace des satellites télévisés. Spasmes d’agonie du monde ou hauts-le-coeur de réveil? Le protagoniste, celui qui tient son journal ne sait pas ce qu’il doit espérer.
Le vomi du satellite se tait, le noir et le silence engloutissent à nouveau tout. La femme aussi revient pour s’évanouir aussitot. Le personnage note : « la prochaine fois, je veux la suivre. Je suis en train de récupérer mes forces. Mon organisme a dépassé la crise de rejet de la nourriture. J’ai mangé avec appétit une boîte d’haricots et je me suis saoulé ». Et en effet, ivre, il suit la femme qui est réapparue. C’est ainsi qu’il fait une découverte sensationnelle : la femme est Lauren Bacall, l’actrice des années ’50, icône du cinéma, compagne de Humphrey Bogart. Le mystère est résolu: c’est elle qui utilisait le bidet.
Pendant ce temps, d’autres événements se succèdent. Il se passe quelque chose dehors. Le personnage entend dans l’ordre : le galop d’un cheval, le passage d’un jet. Le barrissement d’un éléphant, le bruit d’un embouteillage. Fragments résiduels ou nouvelles propositions ? Un grand choc ! Il voit filtrer la lumière d’une fenetre. Il la referme aussitot. Trop d’émotions ! La sonnerie de la porte ! Quelqu’un sonne à la porte ! Alors l’éléctricité est revenue ? Mieux vaut ne pas répondre. Mais la sonnerie insite, forte et envahissante. Il est contraint de se lever et de se traîner en pantoufles jusqu’à la porte. Encore une bougie à la main, il tourne la clef, ouvre. De la lumière du jour sort un fleuve de parole. C’est un vendeur d’articles éléctroménagers avec des offres mirobolantes. La longue nuit est finie. La normalité est revenue. Quelle normalité ? Où en sont les limites ?
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Repressione in città, par G. Questi
Repressione in città (Répression en ville)
Deux agents de la brigade spéciale Gay-Lussac, au service de la Société du Gas, pénètrent dans l’appartement d’un usager en train de prendre tranquillement son bain. Ces derniers l’accusent d’avoir soustrait des molécules à la Société avec un aimant posé sur les tubes de l’installation du gaz, et ce dans le but d’enrichir sa propre âme. Ils ajoutent comme autre preuve de sa culpabilité son amour pour la poésie. Pour l’obliger à confesser ses crimes, ils le soumettent à une série de tortures sans jamais se défaire de la langue de bois bureaucratique des institutions de l’Etat dont la Société du Gaz est une parfaite métaphore. Son âme lui est confisquée et emportée pour être soumise à des analyses juridiques. Il ne reste plus à l’utente que la vérité imposée par la Société, frite et refrite sur le réchaud du gaz.
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