Création poétique, exil et entre deux | babelmed
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Création poétique, exil et entre deux | babelmed
Cécile Oumhani
À l’infini, une mer grise qui refuse toujours plus loin le ruban lumineux d’une terre qui serait l’espoir d’un terme… Est-elle ce nulle part où l’on perd jusqu’à la certitude d’un nom et d’un chemin ? Le ciel se disperse, grisaille fluide et rejoint la surface de l’eau. La corne de brume mugit dans toute l’ampleur d’un vide où se confondent passé et présent. Est-ce une de ces traversées de l’enfance où longer la mer Rouge annonçait l’approche de la Méditerranée ? Est-ce un de ces voyages futurs d’une errance que n’assouvira pas l’Atlantique ? Que reste-t-il sinon les images du rêve, celles qui s’égrènent, se superposent, au mépris du temps et de l’espace ? Que reste-t-il sinon des mots naufragés, soudain doués d’une vie qui n’est qu’à eux et qui cristallise en leur plein cœur le connu mais aussi l’infinité de l’insoupçonné ? En qui de nous ces moments d’ailleurs et de nulle part ne pourraient-ils avoir aucun écho ? Parce que nous vivons dans un monde qui est perpétuelle mouvance, où lumière et espace ne cessent de dessiner des contours aussi furtifs que fugitifs. Alors demeurent les mots, chargés de reflets, cristaux translucides, avec l’espoir de marquer un chemin qui cesserait peut-être de nous échapper.
Les mots entendus dans l’enfance jaillissent, indissociables de l’intimité et du mystère d’une voix, la chair d’une voix, la profondeur à la fois obscure et lumineuse d’un être aimé. Mots écrits sur le papier… Il y eut ceux que ma mère me lut sur des feuillets bleus, assez légers et transparents pour traverser les airs et venir jusqu’à nous. Du papier avion et des mots tracés à l’encre bleue par des mains différentes, chacune reconnaissable par un tracé dont je savais que, lui aussi, venait d’ailleurs, qu’il n’était pas celui qu’on m’apprenait à l’école. Des mots qu’elle nous lisait, alors que nous étions assis autour de la table pour un moment de célébration et de partage avec les absents. Des mots écrits en anglais ou en français, selon les auteurs de ces lettres.
Ils nous contaient la vie d’êtres à la fois inconnus et très proches dans des espaces si lointains. Ma mère vibrait d’émotion en les lisant. Sa voix me le disait dans chacun de ses souffles. Elle était venue d’ailleurs, elle aussi, comme les lettres qu’elle recevait. Et c’était encore un autre lieu qui s’installait en nous, au fil des jours, selon les bribes qui affleuraient dans sa mémoire puis s’imposaient à elle. Elle nous disait l’Inde où les voyages de ses parents l’avaient fait naître. Mille bruissements et tant de présences peuplaient les nuits passées dans leur maison bâtie au cœur de la jungle, comme les émeraudes lumineuses des yeux de ces panthères qui s’approchaient parfois la nuit. Les mots, qu’ils soient dits ou lus, ne cessaient d’évoquer un monde qui était profondément étranger à celui où je vivais. Inscrits sur la page, ils étaient le seul lien avec la famille de ma mère, installée au Canada. Parlés, ils étaient la mémoire d’une enfance qui s’était interrompue en Inde. Les mots, qu’ils soient dits ou écrits, étaient gemmes précieuses, parce que sans eux, ma mère aurait été si seule, parce que sans eux, toute une histoire qui s’était vécue en Orient et continuait de se vivre au grand nord de l’Occident, toute cette histoire aurait été balayée et n’aurait laissé que le vide.
Je découvrais à la fois la force et l’inadéquation des mots. Ils me hantaient, faisaient surgir des images en moi tout en me refusant ce que ces lieux inconnus pouvaient avoir de parfums, de textures et de couleurs. Ils ne cessaient de m’habiter avec leurs possibles et ce que l’absence avait de finalement irréductible. Très vite les mots furent associés aux couleurs, celles que ma mère posait sur ses toiles. Des heures durant, je la regardais. Son pinceau écrivait lui aussi. Il ne cessait de tracer des espaces, des émotions qu’elle contenait dans le silence. C’était cette histoire d’exil et d’ailleurs qu’elle inscrivait par des signes qui n’étaient qu’à elles et qui pourtant touchaient toute personne qui regardait ses tableaux. J’aimais l’essence des mots mais aussi la plénitude des couleurs, quand elles se pliaient comme de l’argile sur sa toile, quand elles vibraient dans la lumière, soudain mobiles et fluides comme ces espaces insaisissables où nous étions éparpillés si loin les uns des autres. J’aimais l’abstraction des paysages par lesquels ma mère donnait ce que les mots m’offraient de manière subtile mais impalpable.
Écrire, je sus que je le ferais par les mots mais aussi par les couleurs. J’entendais la musique de deux langues. Puis une troisième langue entra dans ma vie et devint une autre fidèle compagne: l’arabe, avec un autre ailleurs qui allait s’offrir à moi puis se dérober au fil des traversées entre la France et la Tunisie, un ailleurs qui allait se loger, s’imprimer en moi comme la marée se confond avec la rive, la marque et la sculpte de son empreinte. Écrire, je sus que je le ferais, nourrie par la musique propre à chacune des langues qui circulaient, se croisaient et résonnaient en moi. Il m’apparaissait aussi que chacune d’elle était un regard singulier porté sur le monde, un mode de présence aux êtres et aux choses. Les lieux, les langues et les êtres se rencontraient, se mélangeaient par-delà l’absence, au-dessus de ce que seuls l’imaginaire et la mémoire pouvaient réparer, tenter de combler par les mots et les images. Comme les couleurs, les mots ont la faculté de rester. Lorsque l’eau se disperse, chassée par le vent, quand elle s’évapore, bue à longs traits par la lumière, demeurent ces gemmes de sel qui scintillent au soleil, lui livrent mille fragments d’histoires cachées. Gemmes de sel offertes au promeneur, elles sont accrues de tant de silences, d’espoirs et de désirs déçus. Gemmes de sel, elles sont accrues du passage des autres, marcheurs sur la page, glaneurs de mots qu’ils saisissent entre leurs paumes et transmettent à leur tour. Gemmes de sel délivrées des remous de la mer, de la gangue des jours, elles surgissent quand éclatent les phrases qu’on nous a appris à dire. Alors viennent les mots lavés d’errance et de lumière, pour peu qu’on ait la patience de les écouter, de les espérer sur le seuil qui jouxte cette nuit de nous-mêmes, celle où nous laissons perdre la vérité de notre chemin, parce qu’elle nous fait si peur.
Quand le lieu se fait multiple et quand il s’absente, écrire revêt tellement plus qu’un poignant désir de retour. C’est la vision du monde lui-même qui en est transformée, ce monde dont nous savons qu’il est dans l’épaisseur de voiles qu’il est donné de pouvoir soulever hormis d’autres qui sont voués à nous échapper. Penser donc les êtres aimés vers un ailleurs qui demeure dans l’insaisissable de l’instant ou même de toute une vie, mène sur un chemin de crête qui longe le vide, dans la splendeur et l’énigme. Les mots sont des signes déposés dans l’immensité où nous cherchons à être autant qu’à rejoindre l’autre, espéré, perdu, retrouvé puis perdu à nouveau. Car un souffle suffit à disperser la cendre, celle de ces mots laissés dans l’incandescence. Ils se déposent, puis s’éparpillent. À l’humilité du veilleur, le don d’autres signes qui se succèdent à la lisière du visible et tracent un sens possible à un instant donné du paysage que nous cherchons à habiter. Au désir du veilleur, ce qui advient comme présent venu de l’obscur en nous avec ces mots soudain joints en braises fulgurantes, là où on ne les attendait plus.
Le poète n’est-il pas, depuis les origines, exilé là où il est, en transit entre les autres et ce qu’il recherche? Les migrations et l’errance seraient alors la figuration de sa quête, au-delà de l’enclos d’une demeure qui serait unique. Vivre cette recherche en soi et hors de soi l’exacerbe, la trace sans doute jusqu’à des contrées d’acuité où jaillit, brûle et se consume le poème au péril de nous-mêmes. En soi et hors de soi, vers le monde et vers l’autre en s’éloignant de l’enclos toujours plus loin vers des unions où se renouvelle le mot dans sa musique, son ampleur et sa couleur. Cécile Oumhani


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