Les islamistes et le tsunami | babelmed
Les islamistes et le tsunami Imprimer
babelmed   
 
Les islamistes et le tsunami | babelmed
Le terrible désastre qui a secoué l’Asie du sud-est a suscité un élan de solidarité mondial sans précédent. Il est vrai que depuis très longtemps la colère de la nature n’a pas été aussi dévastatrice. Est-ce dû au surpeuplement de certaines régions? A l’imprévoyance des pays de la région? Les commentateurs ont pu dire que les pays de cette zone étaient jusque-là réticents à installer un système d’alerte pouvant prévenir les catastrophes de ce genre et alerter les zones côtières.
En parcourant le XXe siècle, on constate que les hommes ont été plus efficaces que la nature quand il s’agissait de massacrer leurs semblables : les deux guerres mondiales et de nombreuses autres guerres, les génocides et les exterminations massives ont fait énormément plus de victimes que les catastrophes naturelles, malgré l’imprévoyance et l’insouciance. Mais il semble que le tsunami du 26 décembre 2004 soit destiné à prendre une place particulière dans l’histoire.
On a déjà assisté à des séismes très meurtriers, à des inondations dévastatrices ou à des cyclones qui traversent successivement plusieurs pays, ravageant tout sur leur passage. Mais il semble qu’ici, la nature ait accompli un saut qualitatif: elle a produit un phénomène qui a frappé en même temps plusieurs pays, comme si elle voulait participer à sa manière au mouvement de mondialisation. Elle a poussé la population du monde entier à s’intéresser de près à la catastrophe en frappant indistinctement les provinces misérables de Sumatra, du Sri Lanka et de l’Inde, mais aussi les zones touristiques de la Thaïlande, emportant dans la foulée des milliers de touristes occidentaux.
Un journal islamiste marocain, Attajdid, proche du PJD (Parti de la justice et du développement), a fait une lecture très obscurantiste de la catastrophe: il a vu dans le tsunami la main de Dieu punissant la pédophilie et le tourisme sexuel. Ce n’est pas une lecture nouvelle. Les religions monothéistes ont toujours vu dans le déchaînement des éléments une vengeance divine ou le dessein impénétrable de corriger ou de refonder l’humanité sur de nouvelles bases. Du Déluge aux dix plaies d’Egypte ou à l’Exode, en passant par Sodome et Gomorrhe, le message et la morale sont les mêmes. En somme, la catastrophe asiatique serait une répétition, à quelques milliers d’années d’intervalle, de ces autres désastres bibliques. Bien que beaucoup de croyants, toutes religions confondues, voient dans toute catastrophe naturelle, plus ou moins directement, une manifestation du divin, il y a quelque chose d’indécent et d’inhumain dans le fait d’exploiter un désastre pour ancrer encore plus des idées obscurantistes dans une population déjà connue pour son conservatisme.
On se souvient du cri de colère de Voltaire après le grand séisme qui a ravagé Lisbonne en 1755. Le philosophe des Lumières avait dit qu’il était impensable de voir un Dieu juste derrière la main aveugle qui a frappé indistinctement toute la population de la ville. On pourrait répondre la même chose aux journalistes d’Attajdid et à leurs idéologues. Les trois cents mille victimes du tsunami appartiennent presque toutes à la population misérable de Sumatra, de l’est de l’Inde et du Sri Lanka. Le Maroc a connu l’an dernier une catastrophe beaucoup moins ravageuse: le séisme d’Al-Hoceima. Mais ces islamistes, si promptes aujourd’hui à voir une main divine dans la catastrophe asiatique, s’étaient bien gardés à l’époque de débiter de telles inepties. Ils auraient alors choqué la population. Mais des Asiatiques, ils peuvent parler aujourd’hui, même si la population touchée est dans son écrasante majorité musulmane.
Les islamistes et le tsunami | babelmed
Samira Sitaïl
Cette publication n’est pas le porte parole attitré du parti islamiste officiel, le PJD, mais elle exprime cependant les opinions de sa ligne dure. Une manière pour ce parti, rodé aux méthodes du makhzen, de diffuser ses idées radicales sans s’attirer les foudres du pouvoir et sans compromettre ses chances d’entrer un jour au gouvernement. Le problème est que ce journal a fait le lien entre le désastre asiatique et le Maroc. Il met en garde les Marocains contre le développement du tourisme sexuel au Maroc et de la prostitution, car ils pourraient aussi faire les frais de la colère divine. Les milieux politiques et médiatiques furent indignés par ces réflexions.
Le 11 janvier, la deuxième chaîne publique, 2M, a diffusé un reportage faisant une large place à des commentaires de journalistes qui exprimaient leur colère contre les idées exprimées par le journal. Les journalistes de la chaîne ont même pris position dans le débat, ce qui est légitime, et ont même imputé les idées exprimées au PJD, ce qui n’est pas moins légitime. Le PJD a réagi, en se démarquant du quotidien, mais sans pour autant condamner les propos de l’article. Il est même allé plus loin en accusant la rédaction de la chaîne publique de partialité et en réclamant un droit de réponse d’une durée de 4 minutes. Samira Sitaïl, la directrice de Rédaction de 2M a soutenu ses journalistes et à pris la tête de la fronde contre l’«obscurantisme». Le 16 janvier, le parti a organisé un sit-in devant le siège de 2M à Casablanca. Le 27 du mois, un collectif d’associations a manifesté devant le siège d’Attajdid, mais une foule de militants du PJD encore plus nombreux faisait barrage devant le bâtiment. Entre-temps, Le parti a porté l’affaire devant le CSCA (Conseil supérieur de la communication audiovisuelle), cet organe de la Haute autorité de la communication et de l’audiovisuel, censé régler les litiges de ce genre et qui n’a encore jamais eu à trancher dans des cas pareils.
Au début de février, le CSCA a rendu un avis mitigé qui ménage les deux camps: il accorde au PJD un droit de réponse de 2 minutes. Il reconnaît à la chaîne la liberté d’avoir une ligne éditoriale propre mais déplore la confusion faite entre le PJD et Attajdid. Bien sûr, l’instance n’a pas statué sur le fond et elle ne pouvait guère le faire. Elle ne pouvait condamner les idées d’Attajdid, car jusqu’à un certain point, elles sont conformes à l’idéologie officielle en matière de religion. Comme l’a fait remarquer un membre du CSCA, l’Etat marocain ne fait pas autre chose quand il appelle les musulmans en temps de sécheresse à aller dans les mosquées pour invoquer la clémence divine et prier pour que la pluie tombe. Il reconnaît aussi à Dieu un pouvoir sur les éléments. Les islamistes ne font que surfer sur des croyances ancrées par le makhzen dans la population. Ils revendiquent aussi le droit d’exploiter politiquement le filon dont l’Etat use et abuse depuis longtemps. Les idées nauséabondes d’Attajdid sont moralement et humainement condamnables, mais journalistes qui y écrivent ne font qu’exprimer leur opinion. La démocratie est aussi cela: la liberté d’expression, même si on ne débite que des âneries. A la rigueur, s’il s’était agi d’événements historiques, on aurait pu accuser les islamistes de révisionnisme, comme on le fait régulièrement en Europe pour condamner les propos de l’extrême droite sur la Shoah. Dans le cas d’Attajdid, on ne peut même pas prouver qu’ils ont tort. Au fond, ils pourraient avoir raison et il y a peut-être bien un Dieu caché quelque part et qui s’amuse à tourmenter le monde des hommes. Le mieux est d’attendre que la voix de la raison et de la science prenne le dessus sur les divagations apocalyptiques de ces illuminés. Hicham Raji
________________________________________________________________
mots-clés: