20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar Chikhaoui
20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. Imprimer
Tahar Chikhaoui   
20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar ChikhaouiInvité pour la énième fois au festival de Milan, je me suis dit que, cette année, je n'avais plus le droit de la manquer, la Cène de Leonard di Vinci. J'aurais bien le temps de réserver une place. Je me suis dit que je pourrais également revoir la lamentation sur le Christ mort de Mantegna à la pinothèque de Brera. Arrivé à Milan à 15h,,je n'aurais donc plus aucune excuse, l'ouverture officielle du festival étant prévue à 20h30. Rien n'y fit. Se soustraire aux films (il y en a toujours beaucoup à Milan) n'était pas chose facile. Je me suis donc résolu, pour la énième fois, à m'en priver. Tant pis. Cependant, des films j'en ai vus.
Comme de coutume, la soirée inaugurale a eu lieu à San Fidele, la belle salle située rue Hoepi dans les galeries avoisinant il Duomo. J'y suis allé mais je n'ai pas suivi le film d'ouverture, dissuadé par mon ami Giuseppe Gariazzo que je n'avais pas revu depuis Cannes 2009. Je pourrais toujours le rattraper celui-là, m'a-t-il suggéré. Je dois dire que je ne m'étais pas fait prier outre mesure. Il s'agit de «Precious», primé à Sandance film Festival (cumulant prix du public, grand prix du jury, prix spécial du jury), à Toronto film Festival (prix du public), vainqueur du Deauville Golden Globe 2010 pour la meilleure actrice, du Satellite Awards 2009 pour le meilleur scénario non original etc...Je me suis contenté d'écouter Annamaria Gallone et Alessandra Speciale, les directrices artistiques du festival, autant dire, son âme vivante, présenter la session. Elles forment un sacré duo ces deux-là, infatigables, inflexibles, toujours là, contre vents et marées. Et de suivre le spectacle de la Compagnie Alma Rosé, tiré de sa dernière production «Il canto per la città» de Manuel Ferreira et Elena Lolli sur une musique originale de Mauro Buttafava. Un regard amusant sur un Milan pour une fois joyeux, ouvert au désir de qui veut se l'approprier.

Le dîner organisée par le festival en l'honneur des invités s'est tenu dans un restaurant sicilien, tout près de San Fidele, l'Antica Focacceria San Francesco s'il vous plaît, restaurant désormais célebrissime pour avoir tenu tête à la mafia. Donc, cazzilli, panelle et tutti quanti et, par-dessus tout, le sentiment de manger propre. La soirée ne s'est pas cependant passée que dans la bouffe et les salamalecs. Giuseppe me rappela que le lendemain à midi nous devions nous rendre à l'Université pour rencontrer les étudiants de la Faculté de lettres et de philosophie. Nous étions invités par la professoressa Silvia Riva du département des sciences du langage et de la littérature étrangère comparée pour intervenir dans son séminaire sur les images de l'immigration. Et il ajouta que le samedi (proposition surprise) je devais présenter son dernier livre (celui de Giuseppe) pour une séance de signature. Je fus ravi de l'une et l'autre proposition.
20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar Chikhaoui
Le mardi 16, nous prîmes donc le métro de Porta Venezia jusqu'à Piazza S. Alessandro bien décidés à officier sur le dernier opus de Dany Kouyaté «Souvenirs encombrants d'une femme de chambre». Nous étions accompagnés de la sympathique et dévouée Michela Facchinetti, la coordinatrice des activités avec l'université. Ni Giuseppe ni moi-même n'avons vu le film de Dany Kouyaté ; nous avons accepté de le découvrir en même temps que les étudiants, en sachant que le risque de déception était en réalité peu probable. De «Keita ou l'héritage du griot» (2001) à «Ouaga Saga» (2005) en passant par «Sia le rêve du python» (2004), Dany Kouyaté ne m'a jamais déçu malgré une volonté bien périlleuse de changer constamment de registre. Il a déjà fait un saut incertain quand, passant au numérique, il réalisa «Saga Waga», un film dont la légèreté n'est pas que technique, une observation attendrie du jeune peuple de la rue par un cinéphile décomplexé. Je dois dire qu'avec «Souvenirs encombrants d'une femme de chambre» le passage au documentaire, déjà amorcé en 2004 avec «Joseph Ki-Zerbo», lui réussit tout aussi bien. Dany Kouyaté est un cinéaste doué et brillant. Il a de qui tenir (au moment d'entamer cet article j'ai appris la triste nouvelle de la disparition de Sotigui Kouyaté). «Souvenirs d'une femme de chambre» est une oeuvre d'une grande sensibilité. Le portrait de Thérèse Bernis Parise, une femme exceptionnelle, partie de Gadaloupe à la recherche d'un travail sur le vieux continent. Mariée, divorcée, abandonnée, maltraitée, elle a tout vu, tout subi. Un jour, à Soixante-treize ans, elle décide de raconter sa vie. Aidée par Catherine Vigor, elle publie «Parise, souvenirs encombrants de la Guadeloupe» . L'ouvrage est sorti chez Ramsay en 1997 et réédité chez l'Harmattan en 2006. S'ensuit une pièce de théâtre. De là vient le film. Un portrait dressé avec finesse par Dany Kouyaté qui, mettant à profit l'apport de Claire Denieul, mêle théâtre et cinéma bien loin de toute dénonciation ou de pathos. A la fin de la projection, les étudiants n'ont pas beaucoup parlé mais ils ne sont pas restés indifférents. La séance terminée, Giuseppe et moi sommes retournés Porta Venezia, chaleureusement remerciés par la professoressa, avec le sentiment du devoir accompli...

20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar Chikhaoui
«Moloch Tropical» de Raoul Peck
Le soir, dans la salle Oberdan, Porta Venezia, a été projeté le dernier film de Raoul Peck, Moloch Tropical, l'un des grands événements du festival, inscrit en compétition officielle dans la section «finestre sul mondo». La salle était pleine, le moment était attendu car tout le monde connaît Raoul Peck au festival de Milan. L'auteur de «l'homme sur les quais» continue de creuser inlassablement le même sillon : la question de la représentation politique. Le film raconte les dernières heures d'un président démocratiquement élu qui, tournant le dos à la réalité, s'accroche à un pouvoir pourtant violemment contesté. L'allusion à l'histoire récente de son pays n'est pas cachée (Raoul Peck connaît le pouvoir de l'intérieur pour avoir été ministre de la culture de 95 à 97 sous le régime du père Aristide). Mais au-delà de Haiti, le film réinterroge les secrets de l'obsession du pouvoir. Comme toujours, le cinéaste haitien mêle la rigueur à la critique en choisissant, cette fois-ci, de mettre l'accent sur les rituels scénographiques du pouvoir. Tourné dans la citadelle Henri, perchée au somment de la montagne, Moloch tropical vaut autant par le regard implacable du cinéaste, observateur avisé, que par les paysages dont la beauté sauvage contraste outrageusement avec le sinistre palais du président. Loin de construire l'histoire sur l'opposition politique, la contestation n'étant perçue que sporadiquement à travers ce qui vient par la télévision, Raoul Peck insiste sur le portrait d'un prince de plus en plus enfermé dans ses propres rituels. Peut-être pourrait-on lui reprocher d'être resté un peu en-deça de ce qui fait aujourd'hui la politique et ses dérives.

Le mercredi n'était pas un grand jour, ni «les feux de Mansaré» du Sénégalais Mansour Sora Wade (dont on a beaucoup apprécié il y a huit ans «le prix du pardon») ni «Ramata» du Congolais Léandre-Alain Baker n'ont véritablement marqué les esprits même si l'un et l'autre films ne manquent pas d'intérêt vu l'état du cinéma africain. Si Mansour Sora Wade s'est éloigné de la veine poétique il ne s'en est pas moins bien sorti avec un film complexe, en phase avec l'actualité.
20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar Chikhaoui
Le set de «Dowallah», de Raja Amari, prix du meilleur film africain
Jeudi était un autre jour. Bien meilleur. Il y avait bien sûr «Dowaha» l'excellent film de Raja Amari qui n'était pas indigne du premier prix du film africain. On a pu mesurer l'écart qui sépare ce film de l'ensemble du cinéma arabe et africain encore empêtré dans la naïve croyance de la représentativité du cinéma et dans les vertus politiques du discours direct. Là aussi il est question de château. S'y concentre cependant l'histoire ni tout à fait réaliste ni tout à fait fantastique ni tout à fait féérique ni tout à fait horrible de trois femmes de maintenant et de toujours, inextricablement liées, recluses au sous-sol d'un château et vouées à un destin tragique. Un film de silence et de (peu) de lumière, au charme sec, ténébreux et profond. Mais il y a eu aussi Heliopolis, un premier film choral et agréable d'un jeune cinéaste égyptien, un peu nostalgique mais non dépourvu d'intérêt sur le quartier le plus cosmopolite du Caire. Là encore, malheureusement, le sujet fagocite un peu le film, la trop grande générosité des intentions plombe un film aux promesses évidentes.

Toujours jeudi mais dans le registre du documentaire, une belle découverte : «Chou Sar ?» de De Gaulle Eid. Le titre signifie en dialecte libanais «que s'est-il passé ?». Libanais, De Gaulle Eid vit depuis longtemps en Corse où il est marié. Il a quitté son pays en 1979 après l'assassinat de son père, sa mère, sa petite soeur et douze de ses oncles à Ebdel au nord du Liban. Il décide de retourner caméra en main sur le lieu du massacre. L'oeuvre tient sa force de l'intense confrontation avec l'imprévu qui la sous-tend : à la fin du film, au moment où il quitte la maison désaffectée, le réalisateur rencontre l'assassin de sa propre génitrice. Un moment d'une grande émotion : deux minutes sur le vieil homme qui, à «tu es l'assassin de ma mère, je te reconnais» ne sait pas comment réagir, ne comprend pas ce qui lui arrive. Le soir, au dîner, et le lendemain matin à la conférence de presse, nous avons eu de longues discussions avec le réalisateur sur «la rencontre» de l'assassin, sur la surprise qu'elle a dû constituer pour lui, sur sa manière de la filmer (caméra portée) etc...

20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar Chikhaoui
« un conte de faits » de Hicham Ben Ammar
Vendredi, il m'a semblé qu'il n'y avait rien de spécial, sauf le film de Hicham Ben Ammar «un conte de faits» que j'ai déjà vu à Tunis plus d'une fois. J'ai donc préféré découvrir au «spazio Oberdan» «Un transport en commun Saint Louis Blues» de Dyana Gaye auteur du très célèbre «Dewenti» et «Zahra» de Mohammad Bakri, le grand acteur palestinien. Les deux films passaient l'un après l'autre en fin d'après-midi. La journée était sauvée. Le film de Dyana Gaye est succulent, une espèce de comédie musicale à l'africaine, très enjouée. Un voyage en taxi-brousse de Dakar à Saint-Louis, ponctué de tableaux dansants et chantants, on a rarement vu une Afrique aussi gaie, vivante et savoureuse. Quant à «Zahra», c'est un documentaire que Mohamed Bakri consacre à sa tante, une femme tellement exceptionnelle qu'elle résume à elle seule toute la Palestine. Sa vie tumultueuse, ses souffrances, le courage dont elle a fait preuve tout le long de sa vie sont exemplaires ; Mohamed Bakri la filme avec un respect, une tendresse et une pudeur qui expliquent et justifient la récompense qu'il a eue, le premier prix du documentaire africain ex aequo avec «un conte de faits».


20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar Chikhaoui
«Un transport en commun Saint Louis Blues » de Dyana Gaye

Mais il y a aussi «Al Moussafir» de l'Egyptien Ahmed Maher, un film déjà remarqué à Venise, controversé en Egypte, atypique et ambitieux. Entièrement financé par l'Etat, phénomène rare en Egypte, le film est un mélange de fantaisie et de réalisme, trois jours dans l'histoire d'un homme, séparés dans le temps, le premier en 1948, le deuxième en 1973 et le troisième en 2001 et cependant très éloignés de ce à quoi on penserait à priori. Trois ponctions dans l'histoire d'un homme dont la trajectoire sentimentale est définitivement embrouillée par une brève rencontre amoureuse. Je ne sais pas si le film fera date mais il offre un exemple parfait des malentendus que peut provoquer, souvent à tort, ce genre de films. L'audace formelle évidente a beaucoup dérangé en Egypte suscitant plus de suspicion sur le cinéaste que de réflexion sur le cinéma.

20° festival du cinéma africain d'Asie et d'Amérique latin. | Tahar ChikhaouiLe samedi, il n'y avait pas grand chose à voir. Comme chaque matin, j'assistai à conférence de presse le matin. Dyana Gaye, Ahmed Maher, Mohamed Bakri se sont succédé sur la tribune mais la salle était peu garnie. La fin du festival s'approchait, beaucoup d'invités étaient déjà partis. L'après-midi, j'accompagnai mon ami Giuseppe à la séance de signature. Je présentais donc son dernier ouvrage «conversazioni, il cinema nelle parole dei suoi autori», 40 conversations en 375 pages publiées par un jeune éditeur local, une selection classée non pas par ordre chronologique mais selon un principe d'affinité plus secret et personnel. On voulait faire de Giuseppe un spécialiste du cinéma africain. Il l'est certainement (il a commis deux opuscules sur le cinéma du continent noir), mais il est bien plus que ça. On trouve dans son ouvrage des cinéastes aussi différents que Djibril Diop Membety, Corso Salani et Kilm Ki duc. Je connais déjà la plupart des entretiens. Et j'aime encore m'y promener sachant que j'y trouverai autant du cinéphile interrogeant que du cinéaste interrogé. Il n'y avait pas beaucoup de monde dans la Casa del Pane mais la rencontre était conviviale, plaisante et intelligente.

Il ne nous restait plus qu'à assiter à la soirée de clôture à San Fidele. Nous nous réjouimes des prix, j'étais content pour «Dawaha» de Raja Amari, film peu compris, qui a reçu le premier prix du film africain. Ce ne sera pas le cas, la semaine suivante, au festival du film méditérranéen de Tétouan. On en reparlera.
Le festival terminé, je repartis en me disant que je n'avais toujours pas vu la Cène. C'était ma seule frustration...

Tahar Chikhaoui
(26/04/2010)

mots-clés: