Exil(s) | Nadia Kaci, Nicolas Deletoille, Paul Euziere
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Nadia Kaci, Nicolas Deletoille, Paul Euziere   
 
Exil(s) | Nadia Kaci, Nicolas Deletoille, Paul Euziere
Nadia Kaci
On le sait, lorsqu’elles se font créations les expériences les plus douloureuses se métamorphosent en ferments esthétiques auxquelles viennent se frotter les questionnements les plus ténus. Celles de l’exil font pulser le cœur des productions qui circulent et battent en Méditerranée. De la littérature au cinéma en passant par le théâtre ou la musique, l’expérience de l’altérité traverse les œuvres, les motive, les irrigue et s’impose dans nos univers culturels. Fécondation et hybridation des langages artistiques sont en ce sens le versant noble des migrations trop souvent perçues comme un cortège de thématiques sociales anxiogènes. Saluons donc le travail d’écriture théâtrale et le jeu de la comédienne Nadia Kaci qui traite avec humour, gravité, force et désinvolture de l’exil et de ses ramifications : exil de la femme, de l’étrangère, de la malade, et métaphoriquement de l'Europe vieillissante incapable de reconnaître la part de l’autre, ou la force vive des exilés, qu’elle porte en elle et qui la porte en retour.

La pièce
Samira, jeune algérienne, a réussi à avoir un visa pour la France. Son but, partir en Angleterre pour retrouver H’san, l’homme qu’elle aime. En attendant de le rejoindre à Londres, elle est hébergée à Paris par sa cousine Nafissa. Celle-ci essaie désespérément de l’aider à partir afin de s’en débarrasser. Après quelques tentatives malheureuses, Samira finit par trouver un travail dans le seizième arrondissement, elle devient «assistante de vie» auprès de Marie-Louise, une vieille dame frappée par la maladie d’Alzheimer. Marie-Louise est la mère de Véronique et Pauline, deux brillantes avocates et maîtresses d’un vieux chien, Peter. A travers ces deux univers que tout oppose, Samira va découvrir une réalité qu’elle ne soupçonnait pas, celle de l’exil.

L’auteure et la comédienne
Ma première expérience professionnelle à Paris a été un travail alimentaire qui consistait à prendre soin d’une dame qui avait la maladie d’Alzheimer. Cet univers m’a beaucoup impressionné. Il m’a appris sur les autres, mais aussi sur moi-même.
Plus tard, lorsque j’ai décidé d’écrire cette pièce, j’ai souhaité pousser certaines situations jusqu’à l'absurde en étant confiante sur la nature humaine. Le genre humain a certainement beaucoup d’endurance, sinon il n’aurait pas survécu.
J’ai voulu parler du désir de se construire, de se réaliser. Du poids de la culpabilité. S’être éloignée d’une vie souvent lourde d’angoisse dans un pays en crise. Abandonner sa famille, son peuple. Abandonner ses convictions et puis s’en recréer d’autres. Et, à propos de l’expression «la vie ne peut être que meilleure ailleurs», faire la part des choses. Grandir, en somme.

Et puis, il y a toutes ces personnes dont Samira fait partie : physiquement présentes, officiellement inexistantes. A qui l'on fait croire que leurs présences est un poids, alors, elles déchargent humblement cette société des tâches dont personne ne veut.
Samira découvre aussi à travers Véronique, Pauline, Marie-Louise et Peter un univers dont elle n’avait pas conscience, celui de la solitude. La leur, mais aussi la sienne.
Tout cela ne pouvait être traité sans humour. S’ils sont opposés, pour moi, tous ces personnages ne forment au final qu’un seul être. Un petit état d’humanité.
Nadia Kaci

Le metteur en scène
J’ai rencontré Nadia Kaci à Alger sur le tournage de «Viva L’Aldjérie», film de Nadir Moknèche. Pour la première fois depuis des années, le tournage d’un long métrage se déroulait dans Alger. Nous ressentions très physiquement l'exaltante vitalité d’une jeunesse exprimant la volonté de se construire un avenir, quelqu’en soient les moyens.
Il est apparu à Nadia la nécessité d’écrire un texte qui nous dévoile le mal de vivre de cette jeunesse qui quitte le pays. Le sujet s’est enrichi du choix de la protagoniste: Samira, une jeune femme, qui ajoute au handicap d’être jeune celui d’être femme.
Avec ces mots très simples, venus tout droit de sa propre expérience, avec l’humour et la dérision que les algériens ont sur eux-mêmes, Nadia parle de ce voyage interrompu, de la mémoire de la jeune femme qui fait mal, de la mémoire de la vieille femme qui déraille. Au milieu de cet univers lourd pétille la légèreté du petit compagnon Peter, le chien sans souci de la maison.
La scénographie prend le parti de la légèreté et de l’évocation. Des images originales, des objets au service du jeu, sont proposés en contrepoint du récit pour en révéler les saveurs et les couleurs, pour en libérer l’émotion sans s’enfermer dans des clichés. Le jeu n’utilise pas le biais de l’illustration mais trouve un mode de représentation du texte qui en démultiplie toute la poésie l’humour et la cruauté.
Nicolas Deletoille
Le producteur
La création de «Femmes en quête de terres» est intervenue en 2003, décrétée officiellement «Année de l’Algérie en France».
Pour le Festival TransMéditerranée comme pour nos partenaires, il ne s’agissait pas de prendre part formellement à une année «officielle» - forcément balisée par nombre de considérants diplomatiques et protocolaires mais de poursuivre une démarche de découverte, de partenariats et de solidarité avec la création algérienne d’outre-Méditerranée et de France, dans toute sa richesse.
On le sait - et on le dit trop peu en dépit de grands noms de la littérature, du cinéma et de la culture pourtant établis parmi nous - l’Algérie et sa diaspora, notamment en France, foisonnent de créateurs de très haut niveau qui participent de l’enrichissement de notre patrimoine et du patrimoine universel.
Notre volonté, à l’occasion de cette année, est de rappeler toute la richesse de leurs œuvres; mais aussi de faire découvrir ceux qui sont, sans tapage, en train de prendre la relève et qu’il nous revient de faire connaître et aimer.
Nadia Kaci, le festival TransMéditerranée l’a d’abord rencontrée et appréciée dans ses dimensions de comédienne, de femme et d’Algérienne en 1994.
Elle venait de jouer le premier rôle dans «Bab-El-Oued City», film de Merzak Allouache réalisateur renommé, de «Omar Gatlato» et dernièrement de «Chouchou».
On l’a retrouvée l’année suivante, invitée au Festival International du Film de Cannes, pour témoigner à partir du film de Rachid Benhadj «Touchia, le cantique des Femmes» de son exigence d’Algérienne et d’artiste de pouvoir assumer pleinement et librement sa vie de femme et de comédienne.(…)
«Je crois que les femmes de chez nous sont en train de percer – expliquait en 1986 l’immense écrivain et dramaturge Kateb Yacine – et qu’elles nous réservent encore bien des surprises».
Nadia Kaci est une de ces surprises, heureuses, que prophétisait l’écrivain.
Sa pièce à plusieurs voix où elle réussit le tour de force d’être l’unique interprète de personnages très différents porte sur une problématique de tous les temps et tous les continents: l’exil, la solitude et la rencontre de l’Autre. Un Autre forcément différent par ses habitudes et sa culture, encore plus lorsqu’il prend le visage d’une femme aisée, vivant à Paris, atteinte de la maladie d’Alzheimer autour de laquelle se croisent ses deux filles et Samira.
Par un inévitable jeu de miroirs, cette découverte de l’Autre conduit à la découverte de soi-même et de cette solitude -de l’exilée comme de la malade- qui fonde la vie de chaque être humain et en est le corollaire.
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’approche de ces questions douloureuses, si elle est finalement poignante, n’est jamais lourde. Au contraire, Nadia Kaci en montre avec beaucoup de finesse et un incontestable humour l’absurdité kafkaienne et la cocasserie. On trouve dans sa pièce comme un écho de Victor Hugo lorsque, de Guernesey, il écrivait:
«L’exil n’est pas une chose matérielle, c’est une chose morale. Tous les coins de la terre se valent……(…) mais l’exil existe en dehors du lieu d’exil. Du point de vue intérieur, on peut dire: il n’y a pas de bel exil.»

«La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles»
,
lui répond un autre géant de la littérature, un siècle plus tard.

Samira, personnage central de la pièce, qui a pris le chemin de l’exil pour rejoindre un amour où elle se perd, souffre. Elle rêve elle aussi d’un impossible ailleurs.
Exils sur une autre terre pour l’étrangère, intérieur pour la malade; solitude de l’être, -en premier lieu des femmes qui sont les seuls personnages physiquement présents dans cette pièce- avec «Femmes en quête de terres», Nadia Kaci nous fait passer insensiblement du particulier à l’universel et nous confronte aux grandes questions existentielles des femmes et des hommes d’aujourd’hui.
Paul Euziere (Président du Festival TransMéditerranée)