La Fira Mediterrania de Manresa | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
"Sous Franco il y avait une répression très forte de la culture catalane. Il était même interdit de parler catalan, et on ne pouvait plus parler catalan que dans des cercles fermés. Alors quand il est mort, il y a eu une euphorie dans les rues, et une explosion de manifestations culturelles. Mais au bout de 15-20 ans, avec l’installation de la démocratie, le mouvement s’est essoufflé. C’est pourquoi la Fira Mediterrania a été créée: pour mettre en valeur la culture catalane. Mais en la renouvelant, au contact des créations contemporaines. Au départ, la Fira voulait montrer des spectacles catalans. Puis au bout de cinq ans nous avons intégré des spectacles exprimant les cultures traditionnelles d'autres pays de Mediterranée”: Tera Almar, la dynamique directrice artistique de la Fira, explique ainsi la genèse de la Fira Mediterrania de Manresa, devenue l’un des festivals les plus importants du pays, et un marché professionnel qui attire programmateurs et managers d’artistes de plusieurs pays d’Europe.

Les musiques traditionnelles catalanes, toujours vivantes
Ce qui frappe d’abord le visiteur de la Fira, c’est d’abord le grand nombre de spectacles de musique traditionnelle catalane, car c’est d’abord par la musique que s’expriment - et que se maintiennent jusqu’à nos jours - les cultures populaires. Sous le chapiteau dressé place St Domenec, les groupes se succédaient, musiciens jeunes la plupart du temps - à peine âgés d’une trentaine d’années - qui régalaient un public de tous âges assis à de grandes tables de bois, mangeant un plat de “botifarra” (saucisse) accompagnée d’oignons, ou une assiettée de “croquetas”, avec un verre de bière ou de vin rouge, comme dans les tavernes d’autrefois.
Le “fifre et tambour”, appelé en catalan “flabiol y tambor” (et qui est une petite flûte jouée de la main gauche cependant que la main droite bat le rythme sur un petit tambour accroché à l’épaule) est, tout comme en Provence, l’un des instruments de base de la musique populaire catalane. La cornemuse, appelée “xeremia”, en est un autre, et l’on sait que loin d’être le seul apanage des cultures celtes, la cornemuse était jouée partout en Europe où il y avait des moutons ... et des bergers! Elle reste ainsi très vivante aux Baléares... qui n’ont rien de celte! L’accordéon diatonique, une guitare ou un “laud”, ce dérivé espagnol du ‘oud, une ou deux clarinettes, et la voix bien sûr, complètent ce panorama: car la musique traditionnelle servait soit à faire danser, soit à raconter quelque chose, d’important ou d’amusant.
Et il était plaisant, pendant les spectacles sous ce chapiteau-taverne, de voir parfois, lorsque l’orchestre entamait une sardane, se lever un groupe de jeunes filles, qui, en jeans ou en mini-jupe, dansaient en rond l’une de ces danses aux mouvements gracieux que dansaient, en jupons, leurs grands-mères et des aïeules inconnues... Ou bien encore, si c’était une chanson à boire, voir le carafon rempli de vin passer de main en main, et les exploits des buveurs salués vivement par le public... et par les musiciens! Ou encore, de voir le chanteur entamer une chanson improvisée sur des mots lancés par le public, dans la tradition des chants improvisés et des joutes chantées que connaissait toute la Méditerranée jadis.
Le groupe Ministrils del Raval, le Katroi Ensemble, le groupe Riu, Ratafia, la Banda de Xeremies Ciutat de Palma, étaient quelques-uns parmi ces ensembles de musique traditionnelle.

A côté de la musique, de nombreux autres spectacles de Catalogne étaient proposés: théâtre, danse, contes, et cirque. Car une autre caractéristique de la Fira Mediterrania est d’être non pas un festival pour amateurs, éclairés ou passionnés, mais une énorme fête familiale - car en Espagne, si on aime faire la fête, on a aussi le sens de la famille, et l’on sort volontiers les enfants - et les grands-parents ! - jusque tard le soir.

Une immense fête populaire et familiale
Pendant le samedi et le dimanche notamment, la grande avenue-promenade de la ville, “Las ramblas”, était animée de mille spectacles, gratuits évidemment, comme dans les fêtes médiévales jadis. Nous avons ainsi eu le plaisir - ou la frayeur! - de voir:
- un dragon sur lequel était juché un guerrier du Moyen-Age en armure de fer suivi de son serviteur, tous deux jouant guitare et cor quand ils s’arrêtaient (Gog y Magog, Catalogne)
- une pianiste qui jouait à 5 mètres du sol cependant que son comparse comédien-mime nous faisait rire avec ses péripéties pour s’endormir (D’Irque & Fien, France-Belgique);
- une fanfare roumaine avec des tubas énormes et rutilants, qui mettait une ambiance du tonnerre (Fanfara Lui Craciun);
- un géant de 6 mètres, en papier mâché heureusement, suivi d’une fée vêtue d’une robe en corolle rouge qui le suivait en dansant sur un énorme ballon sur un rythme latino (Compagnie with Balls, France)
-des enfants qui apprenaient à marcher sur des ballons, à peindre des masques de géant, ou encore à marcher sur une poutre, dans les petits ateliers installés pour eux le long des ramblas (ateliers pédagogiques organisés par la Feria).

La création contemporaine catalane était également à l’honneur. “La tradition, si elle n’évolue pas, elle se fige et devient comme un musée. Pour qu’elle évolue, elle doit échanger”, nous expliquait Tere Almar. Voilà pourquoi la Fira Mediterrania offre chaque année une résidence d’artistes pour des projets qui font se rencontrer tradition et modernité. Cette année, le chorégraphe catalan Gelabert Azzopardi, qui dirige une compagnie de danse contemporaine, avait travaillé avec un groupe de danseurs de sardanes traditionnels, et les deux troupes mêlées nous offraient un spectacle où elles ne formaient plus qu’un seul groupe de danseurs, aux gestuelles communes.

Des spectacles exprimant les cultures traditionnelles de toute la Méditerranée
La Catalogne représente le coeur de la Fira Mediterrania de Manresa, mais les autres cultures de Méditerranée sont présentes également. D’abord à travers des productions émanant d’Espagne: comme le spectacle “Amado-Habibi”, soutenu par la région d’Aragon, qui mêle musique soufie et flamenco; comme le concert de l’Orquestra Arab de Barcelona ou du groupe Gafla, formations espagnoles à forte composante marocaine; ou encore les disques de l’Espagnole Eva Dénia chantant Brassens en français, que l’on pouvait se procurer auprès des stands des labels locaux installés sur Las Ramblas.

Méditerranée présente aussi avec des concerts et des spectacles venus d’Europe, comme le spectacle remarqué du chorégraphe-danseur haïtien Nono Battesti (France) accompagné de l’accordéoniste belge Didier Laloy, ou encore le spectacle de cirque de la compagnie suisse Nicole & Martin. Et bien sûr de nombreux concerts de musiques traditionnelles comme le Canzoniere Grecanico Salentino (Pouilles/Italie), le groupe Chemin de Fer et ses chansons gaies à danser et à boire (Val d’Aoste/Italie), ou encore les groupes roumains La Fanfara Lui Craciun ou le Taraf de Haïdouks, vivement appréciés par un public catalan qui aime la fête, donc les musiques joyeuses!

Au total quatre jours de musiques à la fois très anciennes et toujours jeunes à l’oreille, de spectacles étonnants, et une formidable ambiance de fête dans la ville, familles venues en nombre, petits juchés sur les épaules des papas, mamans avec leurs poussettes, grands-pères et grands-mères qui ne veulent rien rater des spectacles non plus, dégustation de gâteaux, de confiseries, de fromages ou de saucissons, ambiance festive comme un carnaval de nos livres d’histoire, et dont on rentre l’âme légère comme celle d’un enfant que l’on est redevenu devant certains spectacles, et le coeur joyeux!

Pour en savoir plus: www.firamediterrania.cat


Nadia Khouri-Dagher
(22/11/2011)