Salon du livre de Paris, le folklore d’un boycott: quelle culture cela sert-il? | Youssef Bazzi
Salon du livre de Paris, le folklore d’un boycott: quelle culture cela sert-il? Imprimer
Youssef Bazzi   
Mon passage à Paris a coïncidé avec la tenue du salon du livre que la plupart des pays arabes ont officiellement boycotté, suivis en cela par les unions des écrivains, ces institutions morales et «officielles» au pouvoir de répréhension et de stigmatisation illimités. Il en découla qu’un grand nombre d’écrivains arabes, de maisons d’éditions et d’organisations publiques ont refusé de prendre part à l’une des plus importantes manifestations consacrées au livre dans le monde.
C’est ainsi que malgré la présence d’une poignée d’écrivains arabes célèbres, l’absence des Arabes se faisait lourdement sentir laissant le champ libre à Israël, l’invité d’honneur à l’occasion du soixantième anniversaire de sa création; en termes arabes: le soixantième anniversaire de la nakba(1) .
Bien entendu, le boycott ne s’adressait pas uniquement à Israël, cela allait de soi. Les Arabes ont voulu boycotter la France. Ils ont boudé une manifestation pour laquelle sont venues, de l’extrême-Orient, la Corée du Sud et la Chine, et où étaient représentés le Brésil, le Canada, la Serbie, le Japon ainsi que tous les pays européens.
Les Arabes ont boycotté une manifestation à laquelle furent invités plus de trois milles écrivains du monde entier, des dizaines de chaînes de télévisions, de radios, de journaux et de sites internet. Pire encore, les Arabes ont boudé le public français et francophone.
C’est Israël qui était présent tandis que les Arabes ont préféré s’effacer. Mieux encore: Israël a su investir sa présence alors que les Arabes en se retirant ont occulté la Palestine. Une fois de plus, Israël était là, les Arabes non. L’Etat ébreu a pu de fait jouir d’un maximum de visibilité en France et chez lui, alors que les Arabes était absent en France et chez eux. Dans les deux cas, c’est la Palestine qui se trouve occultée, exactement comme le souhaitent les Israéliens. Au lieu d’opposer à la réalité de l’existence d’Israël, la vérité de la présence palestinienne ; au lieu d’opposer à la présence israélienne, l’historicité de la culture palestinienne, les Arabes ont préféré s’exclure et gommer, avec eux, Palestine et Palestiniens, précisément à l’heure où le débat entre l’indépendance version israélienne et la nakba palestinienne pouvait déboucher sur une véritable confrontation.
Le résultat est, comme d’habitude, une piètre manifestation sur le trottoir d’en face, organisée par des immigrés arabes dressant leurs poings et des banderoles de condamnation… Les foules se rendant au salon se contentent de leur jeter un regard de pitié, d’étonnement ou de dépit. Les Arabes ont donc boycotté avec leurs structures officielles, c’est-à-dire les ministères de la culture qui ne font que «contrôler», codifier et asservir la culture, ou encore avec les diverses unions des écrivains - clones médiocres du modèle de nationalisation et de la tyrannie soviétique. Ils ont donc laissé les immigrés seuls, se refusant la concurrence avec Israël, et la remise en cause de ce . Or, en marge du salon du livre, ils pouvaient le faire en organisant une multitudes d’activités culturelles, de galas, de spectacles, de manière à d’une manière qui aurait pu noyer Paris sous la présence arabe.
Ils auraient pu, au moins, impliquer l’Institut du Monde Arabe, cette institution dont aucune autre culture n’a d’équivalent à Paris, pour faire de la capitale française le centre d’une célébration culturelle de l’indépendance de la Palestine. Il aurait ainsi été possible d’«occuper» Paris avec des stands arabes, avec l’organisation de colloques, de conférences, de projections cinématographiques et de rencontres afin que le public ressente qu’il y a, face à Israël et à sa culture, l’histoire de la Palestine avec sa culture.
Rien n’aura mieux servi Israël à cette occasion que ce flagrant retrait des Arabes et leur recours à cette mièvre idée de boycott. Et de fait, la naissance d’Israël et son image d’Etat réussi, de société profondément enracinée a prédominé sur le souvenir de la nakba palestinienne et son image de territoire occupé, de société disséminée, pulvérisée, anéantie.
Aussi dans ce Paris international, dans ce qui est le lieu culturel, médiatique et intellectuel par excellence, le roman arabe s’est éclipsé au profit d’une exposition non stop du roman israélien.
Le boycott arabe ressemble aux résolutions habituelles ; c’est une solution toute prête en adéquation avec une tradition bien établie du boycott. C’est une tradition «culturelle », politique, sociale et officielle semblable à l’appel au boycott de Nadhim al-Ghazali(2) suite à l’invasion irakienne du Koweït, de Majda Roumi(3) en Syrie après le 14 mars 2005 ou encore au boycott des partisans de ce qu’on appelle abusivement «l’opposition libanaise » pour l’Etat, le Gouvernement, la loi, la Police, en passant par les innombrables «ruptures » arabo-arabes jusqu’aux appels de rupture avec le Conseil de Sécurité, avec les Nations Unies, c’est-à-dire avec le restant du monde.
Ce boycott n’a fait qu’alimenter les préjugés les plus galvaudés sur les Arabes et sur les musulmans : des fanatiques, des terroristes, ennemis de la culture, irrascibles, refusant le dialogue. Tout cela advint à l’heure où circulaient des informations sur ce que «font les Arabes au Darfour », cette question qui préoccupe l’Europe et le monde et dont l’opinion publique arabe ignore la terrible réalité dégradante, à l’heure où les craintes européennes se font de plus en plus grandes quant à une vague d’attentats terroristes suite à l’affaire des caricatures danoises et à l’heure où Ben Laden proférait des menaces contre le Vatican, en plus des informations sur le Hamas, le Hezbollah et les kamikazes irakiennes à l’esprit dérangé.
Quant à Israël «francisé », il n’a rien à voir avec ce qu’il est. Israël est venu allégé de son image militariste. Il a su dissimuler les attributs de sa force et écarter tout ce qui pouvait constituer une source de gêne pour son image, prévenant toutes les condamnations. Ce qui l’a aidé dans cette entreprise, ce n’est pas tant la présence de ses meilleurs écrivains, de l’affiliation «gauchiste » d’un grand nombre d’entre eux, de leur «sympathie avec le drame humanitaire du peuple palestinien », du mot «paix» dont ils abusent dans leurs entretiens, mais plutôt, et bel et bien, ce boycott arabe qui, à force de surenchère, a fini par paraître ridicule.
Nous sommes en France, un pays où on ne manque pas de finesse, d’expérience, ni de courage ; un pays riche en idées, en connaissances et qui n’avait pas besoin de la misérable manifestation où ont été brandies ces photos ensanglantées, devenues contreproductives tant l’image qu’elles donnent des victimes palestiniennes ressemblent à des autopsies.
En outre la France officielle, l’hôtesse d’Israël, n’est pas toute la France ni ne la représente tout entière. Le Centre National du Livre, la grande institution officielle, a fait preuve de tact en choisissant son stand juste en face de celui d’Israël et en le consacrant à son activité de l’an dernier qui fut centrée sur la culture libanaise. L’écran géant du stand diffusait à longueur de journée un film interminable sur les écrivains libanais, ce qui ne manquait pas d’attirer l’attention.
La maison Acte Sud, qui avait un grand stand, avait mis en évidence toutes ses publications sur la Palestine, sur la littérature arabe traduite, et ce en plus des séances de signature organisées pour les auteurs arabes qui, lorsqu’ils venaient d’Egypte ou du Liban, ont tenu à passer inaperçus. En outre, des maisons d’éditions comme Gallimard, Seuil et Fayard ont tenu à respecter la «parité » entre publications arabes et publications israéliennes.
Des écrivains libanais ont décidé avec leurs éditeurs que les signatures se fassent en dehors du salon dans les locaux de L’Agence Libanaise du Tourisme.
Dans un entretien télévisé, diffusé depuis le salon, Tahar Ben Jelloun a qualifié le boycott de «crime contre la culture». Quant à l’écrivain égyptien Alaa El Aswany, il s’est contenta de s’acquitter de son devoir envers l’éditeur de son roman Chicago en le signant, mais il a évité de trop se montrer et de s’exprimer de peur d’être critiqué à son retour au Caire. Malgré tout, il a exprimé son soutien à la lettre adressée par l’écrivain israélien Aharon Shabtai au ministre français de la culture où il écrit: «Un Etat qui persiste dans sa politique d’occupation et qui commet des crimes contre les civiles ne mérite pas d’être invité à une semaine culturelle», justifiant par là son refus de faire partie de la délégation des écrivains israéliens.


Le romancier Yves Pagès, qui travaille aussi dans une maison d’édition, me confia que «Les Français se moquent des Israéliens et éprouvent du regret pour les Arabes ». Il m’a raconté comment lors de l’ouverture officielle une grande banderole était tombée près de Shimon Perez, ce qui provoqua une véritable panique et une grande gêne. Il ajouta que pour l’occasion, les Français avaient forgé cette plaisanterie provocante «shalomalek».
Et parce qu’Israël est l’hôte de la France, c’est-à-dire d’un pays qui n’est pas étranger au Moyen Orient, il a dû affronter une société politisée, vivante, cultivée et exigeante dans ses interpellations. Israël a ainsi dû faire face à la «Campagne pour la paix en Palestine». Un collectif d’associations civiles qui a entrepris une campagne de soutien aux Palestiniens à l’occasion du soixantième anniversaire de la guerre de 1948. Cette campagne avait comme mot d’ordre : «Pour la justice, la paix et le dialogue au Proche Orient» Une semaine culturelle et artistique organisée pour l’occasion par 38 associations s’est ainsi déroulée avec des débats publics, des spectacles, des colloques et des films .
Le manifeste de cette campagne s’appuie sur le principe que «la culture consiste à abattre les murs» et rappelle que l’Etat français s’est trompé en participant à la célébration du soixantième anniversaire de la création de l’Etat d’Israël parce qu’il entérine ainsi l’omission de l’autre version de la réalité historique, c’est-à-dire le soixantième anniversaire de l’injustice qui pèse sur le peuple palestinien. C’est pourquoi la seule participation de ce collectif au salon fut l’organisation d’une table ronde dirigée par Dominique Vidal autour du thème «Vingt ans de la nouvelle histoire : Israël face à son passé. » Ont participé à cette table ronde, ceux qu’on appelle les «nouveaux historiens » israéliens, ceux qui contredisent la version officielle de la naissance de l’Etat hébreu : Amira Hass, Avi Shlaim, Idith Zertal...
Il convient de signaler aussi l’initiative prise par l’excellente revue «Philosophie» qui publie un numéro spécial intitulé «Israël –Palestine : métaphysique d’un conflit ». Dans son stand, elle a choisi de présenter des écrivains et des historiens comme le palestinien Serri Nassibah, David Grossman, Théo Klein, Régis Debré, présentant de la sorte les deux versions du conflit.
Face aux 39 écrivains israéliens invités du salon du livre, dont la majorité ne sont ni francophones ni traduits en français, il y avait une forte présence de la culture arabe, des dizaines d’ouvrages traduits. Face à ces écrivains israéliens, il y avait, par exemple, le roman de Alaa El Aswany qui continue à battre les records de vente.
Bien sûr, il y eut une célébration d’Israël mais cela n’était pas entièrement sans ombres. Le quatrième jour, un autre incident vint s’ajouter à celui de l’inauguration : on dût évacuer le salon suite à une fausse alerte à la bombe. Pour les Français, cela était le fruit de l’importation des problèmes du Moyen Orient.
Récemment, nous avons pu mesurer combien la culture libanaise était représentée au Centre Georges Pompidou avec les œuvres de Akram Zaatari, Rabii Marwa… Preuve que notre bouillon culturel est en phase avec la modernité et à la postmodernité, preuve aussi que notre jeunesse artistique est en relation avec les arts du monde. Peu importe si elle tient tête à Israël ou non; ce qui importe, c’est que la création libanaise ne soit pas en rupture avec le monde.

Dans l’immense station «Porte de Versailles » desservie par le métro, le TGV et les bus venant de partout, des dizaines de milliers de personnes, sous la pluie, en files devant plus de dix entrées attendent patiemment de payer pour accéder au salon.
Ici, on paie pour pouvoir acheter des livres.
Ici, la mort du livre n’est pas pour demain.


1) Nakba : littéralement «sinistre», «catastrophe» terme désignant la défaite arabe de 1948.
2) Nadhim al-Ghazali : chanteur irakien célèbre dans tout le monde arabe.
3) Majda Roumi: chanteuse libanaise tout aussi célèbre.


Youssef Bazzi
(Traduction Jalel El Gharbi)
(06/04/2008)


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