Cinemed: retour sur images | Antonia Naim
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Retorno a Hansala
L’Antigone d’or a été attribuée à Ajami , un premier film coréalisé par le cinéaste israélien Yaron Shani et le Palestinien Scandar Copti, mettant en scène les gangs de la ville multiculturelle de Jaffa; le Prix de la critique à Retorno a Hansala , de la cinéaste espagnole Chus Gutiérrez qui a construit un récit fictionnel sur la tragique réalité des traversées d’immigrés africains vers l’Espagne ; le Prix du public Midi Libre à Fortapàsc , de l’Italien Marco Risi qui s’inspire de l’histoire vraie de Giancarlo Siani, le jeune journaliste napolitain assassiné par la Camorra en 1985 pour s’être intéressé d’un peu trop près aux affaires mafieuses avec des collectivités locales complaisantes. Plus traditionnel dans les codes narratifs que le désormais célèbre Gomorra de Matteo Garrone, Fortapàsc est néanmoins un bel hommage à la liberté de la presse saluant le courage du premier journaliste abattu par la Camorra.

La force du nouveau cinéma turc indépendant
Au-delà des récompenses destinées aux films en compétition – qui permettaient de percevoir les questionnements et inquiétudes qui traversent les deux rives de la Méditerranée, mais de qualité inégale – beaucoup d’œuvres remarquables étaient offertes au hasard des flâneries du spectateur et du critique d’une salle à l’autre, dans les sections parallèles ou hommages. C’est le cas de la production récente de ce courant qu’on appelle le « nouveau cinéma turc indépendant » en opposition avec le cinéma commercial qui triomphe dans les salles turques. Ce cinéma d’auteur est en train de s’imposer en Europe et commence à se construire une petite place dans les salles obscures en Turquie, notamment à Istanbul, malgré les problèmes de production et distribution. Ces films sont en effet financés en bonne partie grâce aux dispositifs européens tels qu’Eurimages, ou à des fonds comme Hubert Bals ou Word Cinema Found, le ministère de la Culture turc n’intervenant que modestement, 150 000 € environs environ par film. Nourri de l’œuvre des grands maîtres du cinéma mondial, ce cinéma demeure pourtant profondément enraciné dans la culture turque grâce à ses œuvres d’une grande beauté plastique, souvent sombres et « assiégées par le hüzün », cette mélancolie propre au peuple turc évoquée par le romancier Orhan Pamuk dans son Istanbul, souvenir d’une ville.
De cette « nouvelle vague » d’auteurs on connaît bien sûr Fatih Akin, que ses films allemands ont fait mondialement connaître, et Nuri Bilge Ceylan, des réalisateurs habitués des grands festivals, Yesim Ustaouglu qui avait signé un magnifique Voyage vers le soleil, Tayfun Pirselimoglu qui est aussi écrivain. Et encore Zeki Demirkubuz, Semih Kaplanoglu et Dervis Zaim, ce dernier s’étant imposé avec son singulier Soubresaut dans un cercueil, où l’on voyait peut-être pour la première fois la ténébreuse Istanbul des marginaux, et qui poursuit ses recherches formelles dans son dernier film En attendant le paradis, intégrant l’esthétique picturale ottomane de la miniature.

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Men on the Bridge
Hakki Kurtulus, Asli Özge (à Montpellier, on pouvait voir son dernier film, remarquablement maîtrisé, Men on the Bridge ) et Reha Erdem, parmi les plus jeunes de cette nouvelle vague turque, se positionnent du côté du cinéma d’auteur exigeant, référentiel, n’hésitant pas à rendre hommage à leurs maîtres : Bergman, Godard…
Dans son dernier film, My Only Sunshine ( Hayat var , 2008), Reha Erdem poursuit son exploration de l'adolescence et du passage violent à l'âge adulte opposé à la quiétude d’une nature flamboyante et rassurante où les personnages aiment se fondre. Hayat, la protagoniste de ce récit qui se déroule sur les rives du Bosphore, à Istanbul, est interprétée par une adolescente, Elit Íşcan, qui « porte » ce film magnifique, et qui était déjà présente dans un autre film marquant du cinéaste, Des temps et des vents ( Beş Vakit) , sorti en 2006. La jeune Hayat vit dans un taudis au bord de l’eau, avec un grand-père paralysé et asthmatique asthmatique, et un père pêcheur qui arrondit ses fins de mois en amenant des prostituées à pied d’œuvre aux bateaux de passage. Les jours se succèdent au fil des errances de cette fille silencieuse et contemplative qui entretient avec toute son innocence des relations troubles avec des adultes dont on ne saura pas grande chose grand-chose. Et c’est tant mieux, car la lumineuse Hayat et son rapport presque fusionnel à une nature filmée dans des travellings très bas, à vue d’enfant, suffisent à faire de My Only Sunshine une œuvre au dispositif formel et narratif sophistiqué, au récit fascinant et mystérieux, à l’image d’une Istanbul complexe et fantomatique qui hante tout le film…

Les migrations
L’odyssée des migrants, les morts déversés par une mer Méditerranée devenue l’un des plus grands cimetières du monde, la difficile intégration des cultures traversent également nombre de films programmés par le festival. Le cinéaste algérien Merzak Allouache présentait ainsi son nouveau film, Harragas (2009) où il revient à un cinéma d’auteur, engagé, après son incursion dans la comédie populaire à succès ( Chouchou ) : les harragas sont les « brûleurs », ces Algériens qui traversent clandestinement la Méditerranée à la recherche d’une vie meilleure en Europe. L’histoire se déroule à Mostaganem, à 200 kms d'Alger, sur la côte. Hassan, un passeur, se charge de former un groupe de clandestins qui veulent atteindre l’Espagne en prenant le risque de mourir plutôt que de rester dans leur pays à survivre de désespoir. Mais le voyage ne se déroule pas comme prévu…
En 20 ans, rappelle Merzak Allouache, ce sont 20 000 personnes qui ont péri en mer, «dans ces nouvelles routes qui se créent à travers la Méditerranée, routes secrètes, passages, qui sont le résultat de situations dramatiques dans les pays plus pauvres». Avec ce film on retrouve le (beau) regard documentaire du cinéaste, et ces images magnifiques font oublier les quelques maladresses d’un commentaire en voix off un peu lourd ou les dramatisations inutiles de la bande-son.
Retorno a Hansala signé par l’ Espagnole Chus Gutiérrez, qui a reçu le Prix de la critique, traite en apparence le même thème, en se basant sur un fait réel, mais il ne s’arrête pas là. Le récit se déroule d’abord à Algésiras où la mer a déposé encore une fois sur les plages des corps d’immigrés clandestins. L'un d'eux est celui du jeune frère de Leila, une immigrée marocaine qui habite la ville. Elle l’avait encouragé à risquer la traversée, elle veut ramener son cercueil à Hansala, un village perdu dans les montagnes marocaines avec l’aide de Martin, petit patron d’une société de pompes funèbres espagnoles, avec qui elle entreprend le voyage… Le film, assez traditionnel dans son dispositif, trouve sa force lorsque le croquemort découvre que l’objet de son commerce, le corps mort de l’immigré, possède son lieu, son origine, sa famille, et que s’y révèle l’épaisseur de sa vie, la réalité de son existence.

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L’académie de Platon
Du côté des Balkans, particulièrement applaudi, Honeymoons , de Goran Paskaljevic, cinéaste né à Belgrade, auteur de 15 films à l’honneur lors d’une récente rétrospective au Moma de New York, suit deux jeunes couples qui, rêvant d’une autre vie, quittent leurs pays respectifs : Melinda et Nik quittent l’Albanie en bateau pour l’Italie afin de vivre leur amour interdit tandis que Vera et Marko quittent la Serbie en train pour l’Autriche. Mais un grave incident se produit la veille au Kosovo et d’autres coïncidences malheureuses font qu’ils sont arrêtés. Leur espoir de réaliser leurs rêves dans une Europe synonyme de terre promise, s’évanouit… Le film est la première coproduction entre l’Albanie et la Serbie, ce qui paraît incroyable, comme le souligne le cinéaste qui aime « secouer les gens lorsqu’ils oublient leur histoire » tout en affirmant « qu’il faut faire des choses incroyables, montrer que l’on peut collaborer». C’est dans ce sens que va aussi un autre film en compétition, L’académie de Platon , film grec de Filippos Tsitos, une comédie douce-amère qui met en scène Stavros, grec acariâtre, gérant d’un tabac toujours désert dans un quartier pauvre. Après avoir affiché les journaux en vente à la devanture du magasin, il arrange les chaises sur lesquelles ses amis et lui seront assis toute la journée à boire des bières et attendre d’improbables clients. Sur le trottoir d’en face, Patriote, le chien de l’un d’eux, aboie pour leur plus grande fierté chaque fois qu’un Albanais passe… Même les ouvriers chinois qui construisent à côté un monument pour le dialogue culturel sont mieux tolérés que les Albanais. Tout bascule dans la vie de ce groupe de piteux gredins lorsque la mère de Stavros reconnait dans un travailleur albanais le fils qu’elle a dû abandonner et se met à parler albanais…. L’académie de Platon , œuvre cynique, sans concessions, drôle, montre une grande rigueur formelle sous une apparence trash et derrière la vacuité tragique.

Les productions arabes, de la fiction au documentaire
En Syrie, dans les années 1990, sous les pressions occidentales – nous informe la radio – trois intellectuels, prisonniers politiques, sont libérés de prison tandis qu’un quatrième y demeure. C’est le début du film La Nuit longue ( Al lail al taweel , interdit à l’époque de sa réalisation, produit de nouveau en 2009) du cinéaste et homme de théâtre syrien Hatem Ali, en compétition au festival, qui suit pendant toute une nuit ces hommes et leur retour à Damas, chez eux, mais aussi les réactions de leurs familles. On y découvre ainsi les différents choix des membres des familles : certains se sont exilés, d’autres suivent les traces de l’intellectuel emprisonné, d’autres encore se sont rapprochés du pouvoir qui a volé 20 ans de vie à leurs pères… La Nuit longue est en effet son premier long métrage, interdit à l'époque – depuis, s’étant fait connaître à travers une série télévisée, il a réalisé un court métrage, Passion, produit par le Syrian General Establishment of Cinema (sorte de centre national du cinéma), et en 2009, un deuxième long métrage, Selena , sorti dans les salles. Il n’y a tout au long du film aucune dénonciation directe d’un régime liberticide, et c’est somme toute l’intérêt de cette œuvre qui préfère s’intéresser aux failles d’une société muselée, aux divers renoncements mais aussi à l’envie de se battre qui reste malgré tout, et dont le dispositif cinématographique renvoie au cinéma classique syrien et à ses maîtres. Tout se passe durant cette nuit sombre, réitérant la temporalité cinématographique, dans le huis clos familial où règnent les non-dits et s’opèrent les règlements de comptes, et qui est aussi partie infime de cet extérieur, cet espace sans barreaux que les trois hommes redécouvrent, tels des enfants émerveillés…

Les sociétés arabes sont loin d’être ces blocs monolithiques que parfois nous décrit l’imagerie occidentale, et après la responsabilité des individus et la défense des libertés en Syrie, Montpellier nous a amenés sur les bords du Nil avec un film résolument tourné du côté du cinéma populaire égyptien : Un-zéro (Wahed-Sefr, 2009), quatrième long-métrage de la cinéaste Kamela Abu Zekri, est une comédie qui adopte le mélo et les codes du cinéma si chers au cinéma égyptien traditionnel: les grandes gesticulations, l’hystérie des femmes… Nous sommes au Caire et c’est la finale de la Coupe d'Afrique des Nations 2008. Huit personnages se trouvent impliqués dans des situations difficiles qui embrouillent encore plus leur vie déjà compliquée. La victoire de l'équipe d'Égypte, un à zéro, les aide à oublier leurs problèmes, même si ce n'est que pour un soir… Kamela Abu Zekri arrive à montrer malgré une mise en scène sans surprises la dérive d’un pays et d’une société où la violence est latente et où l’argent et le pouvoir sont devenus les valeurs essentielles.
Toujours en Egypte, le documentaire Sujet tabou, tourné par le cinéaste égyptien Saad Hendawy, s’attaque, quant à lui, aux tabous du monde arabe, à la violence contre les femmes, aux certitudes religieuses, à des valeurs telles que l’honneur, la virginité. Il pose une question qui choque : l'honneur d'une jeune fille réside-t-il dans sa virginité? Si oui, en quoi consiste la notion d'honneur pour un jeune homme? « Nous vivons une obsession sexuelle qui nous domine » explique une militante associative dans le film en pointant la grande violence familiale au sein de la société égyptienne. « Pour apaiser les doutes de l’homme sur la virginité de sa future femme ou pour lui en cacher la perte, on appelle une spécialiste censée prouver publiquement que la femme est vierge. Elle pose alors la vésicule d’un pigeon dans l’hymen de la femme et en le perforant prouve la virginité. Le père peut ainsi présenter une marchandise non utilisée ».
Malgré sa construction formelle et narrative ordinaire, le film a réussi à captiver une salle pleine à craquer qui a écouté le cinéaste raconter que son documentaire a été projeté à Alexandrie et sortira au Caire, que la presse réclame qu’il soit montré dans les écoles. Mais qu’à ce jour aucune télévision nationale ne veut en entendre parler.

Bien d'autres œuvres ont été données au public attentif et enthousiaste de ce festival indispensable : courts-métrages, classiques ou expérimentaux, films en et hors compétition, jusqu’à cette rétrospective inattendue autour d’Elio Petri et du cinéma politique des années 70...Des films qui n'étaient qu'un aperçu de la vitalité et l’effervescence de ce vaste studio de cinéma qu’est le monde méditerranéen qui contre « vents et tempêtes » n’en finit pas de dire la réalité complexe de ses hommes et de ses femmes, de leurs songes et de leurs désirs.


Antonia Naim
(09/11/2009)


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