En ouverture des 15ème Rencontres d’Averroès à Marseille | Thierry Fabre
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Thierry Fabre   
En ouverture des 15ème Rencontres d’Averroès à Marseille | Thierry FabrePlus la situation politique empire plus le discours sur le dialogue des cultures fait florès!… Curieux paradoxe de voir, depuis le 11 septembre 2001, une accumulation de tensions, de crises et parfois même de guerres, alors que dans le même temps un discours bienveillant sinon bien pensant prolifère. Comme si l’un était à même de compenser l’autre ou plutôt de lui répondre dans une fausse symétrie qui sonne de plus en plus creux.

A quoi bon de telles incantations sur le dialogue des cultures et des civilisations? Cela ne sert-il pas à faire illusion, à mettre en place un théâtre de la bonne conscience qui a au moins l’avantage de faire écran, de donner l’impression que quelque chose est réellement accompli alors que rien ne vient sérieusement mettre en question le statu- quo et l’ordre établi? Le dialogue des cultures est ainsi devenu une nouvelle potion magique, une formule toute faite, un assemblage de mots usés et vides qui servent à faire semblant. Ce dialogue relève d’une forme de méta- langage qui permet de masquer le réel, de détourner son regard devant l’âpreté et la brutalité des rapports de forces qui eux s’exercent en toute impunité sur le terrain politique.

Il s’agit en effet, pour de nombreux responsables politiques et institutionnels, d’occuper le terrain et de faire comme si le dialogue des cultures était le remède miracle à tous les maux qui travaillent les sociétés et nourrissent les grandes passions collectives.

La première exigence serait de mettre un terme à cette logomachie bien pensante qui conforte l’immobilisme et justifie l’inertie. Il s’agit de réintroduire de la pensée, du débat et de la controverse à propos des relations entre les cultures. Tel est justement le but de la grande rencontre publique du réseau Ramses² ( http://ramses2.mmsh.univ-aix.fr.htm ) en ouverture des rencontres d’Averroès à Marseille les 16 et 17 octobre.
On assiste en effet ces dernières années à une montée aux extrêmes dans les relations entre Europe et Méditerranée, et singulièrement entre Europe et Islam, à travers notamment : la multiplication des attaques terroristes, la crise des caricatures, les déclarations controversées du pape à Ratisbonne, auxquels s’ajoutent la prolifération des déclarations et des actes anti-musulmans en Europe, dont les immigrés sont les premiers touchés, alors que sur l’autre rive les discours de violence et de haine traversent de plus en plus les sociétés arabes et musulmanes dont «l’Occident», pris comme un bloc indistinct, est la cible privilégiée.

Du côté de l’islam politique et djihadiste, le discours de guerre à l’Occident est depuis longtemps explicitement formulé. Il se nourrit de références à l’invasion occidentale, à l’occupation des territoires et aux valeurs occidentales largement considérées comme décadentes. A ces discours djihadistes, contre les nouveaux croisés, répondent des discours militaristes, chers aux néo-conservateurs américains et européens contre le «fascislamisme», qui légitiment un indispensable recours à la force, face à une civilisation qui ne comprend d’ailleurs que ce langage, selon l’orientaliste américain Bernard Lewis, conseiller du président Georges W. Bush.

Il s’agirait de retrouver les vertus de Mars et du goût de la guerre pour affronter les périls qui s’annoncent devant la montée de l’islam et « l’invasion » des immigrés.

De tels discours nourrissent de part et d’autre des passions destructrices et préparent de redoutables passages à l’acte.

Le face à face Islam/Occident est-il devenu la seule lecture du monde possible? Entre ces deux blocs, que tout paraît séparer, n’existe t- il pas un monde intermédiaire qui pourrait être nommé la Méditerranée? Zone de contacts, de voisinages et de conflits, la Méditerranée peut-elle rouvrir le champ des possibles et offrir une nouvelle configuration des relations entre ces trois masses continentales que sont l’Afrique, l’Europe et l’Asie? Vaste champ d’interactions sur les plans intellectuels et humains, économiques et politiques, symboliques et religieux, la Méditerranée peut-elle s’affirmer comme un territoire de la médiation et comme le lieu d’un possible dépassement de la confrontation qui vient?

Tel est l’horizon de cette 15ème édition des Rencontres d’Averroès, ou comment sortir du face à face Islam/ Occident? Trois tables-rondes, les 7 et 8 novembre à l’auditorium du Parc Chanot, pour tenter d’y voir plus clair. ( www.rencontresaverroes.net/ ).

Il est grand temps de faire vaciller ces discours sécuritaires et d’ouvrir de nouveaux espaces de paroles, de débats et de controverses pour inventer la Méditerranée du XXIème siècle, loin des consensus mous et des complicités de façade du dialogue des cultures et des civilisations.
Thierry Fabre *
(23/10/2008)


*Essayiste, il est rédacteur en chef de la revue La pensée de midi et créateur des Rencontres d’Averroès à Marseille . Chercheur, il est coordinateur scientifique du réseau d’excellence Ramses2. Editeur, il dirige la collection Bleu aux éditions Actes Sud.

Texte paru dans le site www.rue89.com









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