Cannes la Méditer- ranéenne…  | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
Cannes la Méditer- ranéenne…  | Mehmet Basutçu
Equipe 'Entre les murs'
Cannes nous surprendra toujours. Les jurys aussi, heureusement ! Voici un festival qui commença dans un certain flou artistique avec une sélection hésitante, annoncée en plusieurs étapes... Il s’acheva, par l’un des palmarès les plus cohérents et les plus significatifs de sa longue histoire, avec en prime, un cinéma méditerranéen occupant les premiers rangs des récompenses…
Début mai, on pouvait en effet tout craindre. D’abord les disparités d’une sélection qui s’annonçait faible. Lors de la traditionnelle conférence de presse tenue plus tard que d’habitude, les sélectionneurs avaient curieusement pris soin, eux-mêmes, de cultiver le doute avec d’inhabituelles précautions de langage. Il a fallu attendre huit jours supplémentaires pour connaître les titres manquants de la compétition, ce qui n’a pas manqué de troubler encore davantage les esprits. Par exemple, la sélection d’«Entre les murs» de Laurent Cantet, future Palme d’or, n’a été révélée que le 30 avril, in extremis, par un communiqué de presse…. Le même jour, nous apprenions enfin les noms des deux derniers membres du jury : deux femmes, la comédienne Jeanne Balibar et la réalisatrice d’origine iranienne Marjane Satrapi, allaient épauler Sean Penn… ‘‘Deux figures féminines parce qu’il fallait bien tenter de rattraper la parité des sexes dans ce jury!’’ remarquèrent les langues mal intentionnées… Cannes, c’est aussi cela: un désir de critique insatiable qui déborde largement la matière cinématographique, en affichant une joyeuse mauvaise volonté, sans retenu…

Prix de la mise en scène pour les sélectionneurs?
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Clint Eastwood
Plus de peur que de mal, donc… La sélection, bien qu’elle ne soit pas d’un niveau exceptionnel, a été finalement riche dans sa diversité. Seul manquait le cinéma comique, comme d’habitude, mise à part l’excellent Woody Allen présenté hors compétition. Finalement, l’éventail des genres et des formes esthétiques a été tellement large, qu’évaluer dans la même foulée un dessin animé documentaire, comme le très réussi «Valse avec Bashir» du réalisateur israélien Ari Folman, et un film hollywoodien de grande qualité comme «L’Echange» de Clint Eastwood, relevait de la gageure. Le jury qui affichait avec un délicieux plaisir son état d’esprit rebelle dès la conférence de presse du premier jour (lors de laquelle plusieurs membres, dont le président, allumèrent une cigarette pour protester contre l’interdiction de fumer, entre autres prises de position d’ordre politique plus sérieuses…) pourrait tout aussi bien partager la Palme d’or entre 4 ou 5 films… Il serait chaleureusement applaudi !...
Alors, pourquoi avons-nous eu l’impression que les frissons cinéphiliques pourraient être cette fois-ci, moins forts que d’habitude? Serait-ce le résultat d’une fine stratégie, destinée à obtenir une meilleure presse? Dans l’attente d’un niveau médiocre, la surprise ne pourrait être, en effet, que plus grande!… Allons, bien sûr que ce n’était pas une posture stratégique! Cette hypothèse relève totalement de l’esprit tordu. Un journaliste bien informé ne nous a-t-il pas d’ailleurs appris que le nouveau Délégué général, Thierry Frémaux, avait même hésité, jusqu’au dernier moment, à présenter «Entre les murs» en compétition, par crainte que cette histoire quasi documentaire sur un collège français, mise en scène par Laurent Cantet, ne soit considérée comme trop ‘locale’ par les festivaliers non français…
Il n’en reste pas moins que soupçonner les organisateurs du plus grand festival du monde, ne serait-ce qu’un instant, de faire un peu de cinéma pour mieux occuper le terrain médiatique, est symptomatique de notre époque. Tout le monde a admis l’idée que pour faire la une de la presse internationale, il faut faire défiler à Cannes des vedettes. De plus en plus de vedettes de grosse pointure avec une majorité venant d’Hollywood. Alors, depuis une vingtaine d’années, sur la Croisette comme ailleurs, tout devient une affaire de marketing. Une armée de spécialistes débarque sur la Croisette pour mener la bataille avec beaucoup de professionnalisme. Les stars suivant un rituel de plus en plus encadré. Entretiens collectifs, quelques sorties pour aller à des réceptions huppées ou des dîners de gala, pose inévitable devant une meute de caméra, présence obligatoire à la conférence de presse officielle où l’on regarde plus qu’on ne l’écoute…L’art cinématographique a de moins en moins la côte dans ce festin des paillettes; les conférences de presse quasi désertées des films d’auteur (pourtant en compétition et en fin de compte primés !) en témoigne tristement…
Un constat s’impose: 40 ans après Mai 68, la cinéphilie n’est plus ce qu’elle a été. La ‘’Quinzaine des réalisateurs’’, enfant de cette contestation, un autre festival dans le festival, lieu de la contestation et de la découverte, fête ses quarante ans… en étant banalisé, vampirisé par le système…

Mai 2008: être conscient du monde qui nous entoure…
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Sean Penn
Mais l’esprit de Mai 68, revu et adapté au monde de 2008, était bel et bien présent sur les écrans de la Croisette et le jury ne s’y est pas trompé. Sean Penn avait bien annoncé qu’ils allaient privilégier les cinéastes ayant une certaine conscience du monde qui les entoure. Ils ont tenu parole sans tomber dans le piège d’un palmarès vitrine qui serait l’illustration d’une politique de contestation annoncée par avance. Le jury a fait preuve de clairvoyance en cherchant un sain équilibre entre la forme et le contenu, entre film politique militant et une forme de cinéma intelligemment et esthétiquement engagé.
Toujours est-il que le palmarès annoncé le soir du dimanche 25 mai, est d’une rare cohérence interne, d’une belle rigueur intellectuelle. Pas de faiblesse vis à vis des effets de mode ou des expériences séduisantes, pas de faiblesse non plus devant un contenu politiquement fort traité dans une forme banale…Ce sont la sincérité du propos, l’acuité du regard, l’originalité du langage cinématographique et la force de la mise en scène qui ont été primées cette année à Cannes.

L’importance de la mise en scène et le succès du cinéma méditerranéen…
Tous les films primés brillent par l’originalité d’une mise en scène servant un propos juste et fort.
Laurent Cantet qui offre à la France une Palme d’or attendu depuis 21 ans après le succès de Maurice Pialat, fait preuve de vigueur dans la description d’une réalité documentaire reconstituée, pour en dépasser les limites tout en gardant sa force de vérité. Les collégiens d' «Entre les Murs» sont à la fois très parisiens du 20ème arrondissement et profondément enfants du monde dans la diversité de leurs cultures, de la couleur de leur peau, de leur mal de vivre, de leur soif de savoir et de leur espoir d’avenir.
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Matteo Garrone
Matteo Garrone renverse les lois du genre, pour nous décrire la réalité de la puissante mafia napolitaine Camorra, par l’envers du décor. La vie spectaculaire des parrains ne l’intéresse pas. Le réalisateur italien qui a basé son film sur le livre très documenté de Roberto Saviano, préfère nous décrire la vie quotidienne des petits malfrats aux ordres des mafiosi, ces soldats anonymes de l’armée des hommes à tout faire, du transport de valise jusqu’aux assassinats crapuleux. «Gomorra» nous expose leur misère et leur dépendance qui fait la force de cette puissante organisation criminelle, responsable entre mille choses, du problème des déchets napolitains, sujet d’une brûlante actualité…
Paolo Sorrentino, encore un italien, s’attaque à un sujet politique par excellence, en nous racontant l’histoire d’Andreotti, homme de pouvoir, homme des relations douteuses et des affaires brumeuses… «Il Divo» séduit autant par la force de sa mise en scène qui rappelle celle d’un opéra baroque, que l’intérêt de son propos...
Un quatrième film méditerranéen, «Les Trois singes» du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan, remporte justement, le prix de la mise en scène... Langage cinématographique rigoureux, regard austère et distant, images d’une beauté esthétique signes
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Les Trois singes
de la marque Ceylan… Contrairement à ce que certains ont pu écrire, «Les Trois singes» est également un film politique au sens le plus fin du mot. A ce titre, il se trouve être la pierre angulaire de ce remarquable palmarès. En effet, pour la première fois dans sa filmographie, Nuri Bilge Ceylan donne vie à des personnages qui ne viennent pas de son propre entourage, en prenant bien soin de les situer discrètement dans le contexte social et politique de la Turquie. Ercan Kesal, coscénariste et l’un de ses acteurs du film que l’on découvre pour la première fois à l’écran, y est pour beaucoup. Ce médecin hyperactif, connaissant très bien les les rouages et réalités contradictoires de la société turque, a su donner plus d’épaisseur aux personnages. Ainsi, à travers une histoire somme toute banalement mélodramatique, Nuri Bilge Ceylan renverse les clichés du genre pour mieux sonder les profondeur de l’âme humain afin de mieux en comprendre les faiblesses...
Aux côtés des frères Dardenne observant les travers de la société belge ou de Walter Salles en prise avec la misère au Brésil, les réalisateurs méditerranéens ont été les artistes les plus remarquables de ce 61ème Festival de Cannes. Ils ont fait preuve d’une sensibilité hors norme et d’une maîtrise exceptionnelle du langage cinématographique dans l’expression de la conscience qu’ils pouvaient avoir de la complexité du monde qui nous entoure.

Mehmet Basutçu
(03/06/2008)


Palmarès du 61ème Festival de Cannes

Palme d'Or
ENTRE LES MURS de Laurent Cantet

Grand Prix
GOMORRA de Matteo Garrone

Prix du 61e Festival de Cannes
Catherine Deneuve dans UN CONTE DE NOËL de Arnaud DESPLECHIN
Clint Eastwood pour L’ÉCHANGE

Prix de la mise en scène
ÜÇ MAYMUN (Les Trois Singes) de Nuri Bilge Ceylan

Prix du Jury
IL DIVO de Paolo Sorrentino

Prix d'interprétation masculine
Benicio Del Toro dans CHE de Steven SODERBERGH

Prix d'interprétation féminine
Sandra Corveloni dans LINHA DE PASSE de Walter SALLES, Daniela THOMAS

Prix du scénario
LE SILENCE DE LORNA de Jean-Pierre et Luc DARDENNE

Le Prix Vulcain de l’Artiste-Technicien

Luca Bigazzi (chef opérateur) et Angelo Raguseo (mixeur) pour l’harmonie entre l’image et le son de IL DIVO de Paolo SORRENTINO.


COURTS METRAGES

Palme d'Or
MEGATRON de Marian Crisan

Prix du Jury
JERRYCAN de Julius Avery


CAMERA D'OR

HUNGER de Steve McQueen (Un Certain Regard)

Mention Spéciale Caméra d'Or
VSE UMRUT A JA OSTANUS (Ils mourront tous sauf moi) de Valeria Gaï GUERMANIKA (Semaine Internationale de la Critique)


PRIX UN CERTAIN REGARD

Prix Un Certain Regard - Fondation Gan pour le Cinéma
TULPAN de Sergey Dvortsevoy

Prix du Jury
TOKYO SONATA de Kurosawa Kiyoshi

Coup de Coeur du Jury
WOLKE 9 de Andreas Drese

Le K.O. du Certain Regard
TYSON de James Toback

Prix de l'espoir
JOHNNY MAD DOG de Jean-Stéphane SAUVAIRE


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