Couleurs du Maghreb. | Jean-Bernard Vincent
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Jean-Bernard Vincent   
 
Couleurs du Maghreb. | Jean-Bernard Vincent
2. Un marchand de légumes à Tunis
De 1910 à 1931, les équipes d’Albert Kahn sillonnent le Maghreb. Elles utilisent les technologies novatrices de l’époque – le cinématographe et l’autochrome, deux inventions récentes des frères Lumière – et surprennent un public habitué au noir et blanc. Leurs photographies et films témoignent de l’ampleur des bouleversements de ces sociétés. On y découvre le Maghreb traditionnel mais aussi l’influence coloniale.

Albert Kahn voulait faire découvrir sans jamais forcer le jugement. Aujourd’hui, au regard de l’Histoire, les images qu’il nous a rapportées provoquent un sentiment déroutant, comme celles de l’exposition coloniale de 1931.

Cette œuvre, cet incroyable fonds d’archives, nous les devons à la personnalité d’un homme profondément humaniste et ouvert au monde.

Nous sommes au début du XXe siècle, le monde peine à se relever de la Grande Guerre, la colonisation bat son plein. Le monde avance au diapason de la guerre et de l’exploitation des ressources des colonies. La connaissance des coutumes et cultures de l’autre n’est pas à l’agenda des décideurs de l’époque.
Couleurs du Maghreb. | Jean-Bernard Vincent
3. Un groupe d’enfants dans la rue à Safi
Albert Kahn, précurseur du dialogue interculturel
Pourtant, un homme est convaincu que la connaissance des cultures étrangères encourage le respect et les relations pacifiques entre les peuples. Albert Kahn, banquier philanthrope du début du siècle dernier, comprend très vite que les bouleversements mondiaux de l’entre-deux-guerres et les mutations des sociétés pourraient entraîner la disparition des cultures et des modes de vie traditionnels. Il décide de consacrer sa vie et sa fortune à l’établissement de la paix universelle. «Albert Kahn était visionnaire dans sa démarche et dans son rôle de témoin», dit Damien Havard-dit-Duclos, chargé des relations publiques au musée Albert Kahn. «Il voulait éviter que des cultures ne soient rasées, oubliées.»

C’est dans cette optique qu’il crée dès 1909 les bourses de voyage Autour du monde, destinées aux jeunes diplômés et futurs enseignants. Jusqu’en 1931, trois caméramans et neuf photographes parcourent une cinquantaine de pays afin de s’y documenter sur les aspects et coutumes traditionnels qu’ils rencontrent et de témoigner des réalités du monde.

Les quelques 76000 photographies et la centaine d’heures de projections constitueront les Archives de la planète, une base de données extrêmement riche. Aujourd’hui, le Fonds Albert Kahn informatisé pour la recherche (FAKIR) met à disposition la collection complète du musée, conçue comme une exposition permanente, consultable sur des bornes multimédia au musée. Le FAKIR sera bientôt disponible sur un autre support, destiné aux chercheurs et aux professionnels de l’image. Mes ancêtres n’étaient pas des Gaulois…
Le musée perpétue la volonté de son fondateur qui était la connaissance des cultures et des traditions étrangères. Dans le même esprit que le mécène envoyait de jeunes diplômés et enseignants de par le monde, le service pédagogique du musée réalise tout un travail auprès de groupes scolaires, à travers des ateliers d’éducation à la diversité culturelle. Ces ateliers ont pour objectif, explique Isabelle Oester, responsable du service pédagogique du musée, d’expliquer aux enfants que quelles que soient leurs origines, elle ne définissent pas leur identité: «Beaucoup d’enfants que nous recevons sont originaires du Maghreb. Malheureusement, beaucoup d’enseignants font un travail pédagogique sur les origines, qu’ils confondent avec l’identité. Ils les étiquettent avec une décalcomanie culturelle. On apprend à regarder l’autre sur des critères visuels. On leur explique que s’ils [les enfants] ont des soucis d’intégration, c’est parce qu’ils ont une rupture identitaire. Il faut éviter ce culturalisme de bac à sable.»

Les jardins Albert Kahn
Au début des années 90, le département des Hauts-de-Seine (propriétaire du musée) entreprit de restaurer, à partir de l’analyse de 2000 photos prises entre 1910 et 1950, le jardin «mappemonde» qu’avait créé Albert Kahn dans sa maison de Boulogne-Billancourt. Sur plusieurs hectares se côtoient un jardin français, un verger-roseraie aux formes nettes et tracées, un jardin anglais aux formes libres, une forêt vosgienne, une forêt de bouleaux pleureurs dans une prairie d’herbes hautes, une forêt bleue et un marais réunissant des arbres d’Afrique et d’Amérique, ainsi qu’un jardin japonais.



Jean-Bernard Vincent
(29/06/2007)