Rétrospective de films courts marocains: ouvertures et découvertes. | Jamal Belmahi
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Jamal Belmahi   
  Rétrospective de films courts marocains: ouvertures et découvertes. | Jamal Belmahi Trente trois films ont été choisis. A l’exception de Transes d’Ahmed el Maanouni qui date de l’année 1981, tous les autres films ont été produits ces huit dernières années. Période véritablement clé du cinéma marocain puisque peut-être pour la première fois dans son histoire, la volonté, l’effort et la conscience de l’enjeu se font sentir en même temps et en phase chez tous les acteurs influents de la production cinématographique: créateurs et techniciens, producteurs et capital, politiques et centre cinématographique marocain (CCM) et même le public qui semble ne pas bouder la production nationale … Au-delà du nombre de films produits (une quinzaine de longs et plus d’une soixantaine de courts par an), la santé du cinéma marocain se traduit aussi -et peut-être surtout- par le nombre croissant de personnes impliquées. Pendant trop longtemps, il suffisait de connaître une douzaine de noms pour savoir tout ce qui se faisait dans le cinéma marocain. Les temps ont changé! Chaque année des réalisateurs et producteurs hommes ou femmes, résidants au Maroc ou non, jeunes ou moins jeunes soumettent leurs premiers projets à la commission du Fonds d’aide à la production cinématographique du CCM. Sur les cinq scénarii retenus par la dernière commission, quatre seront une première œuvre. Le cinéma marocain est ouvert!
La bonne idée de la sélection du festival, c’est aussi de ne pas se limiter aux seuls courts métrages dits de fiction (la moitié environ), mais d’introduire également -et peut-être pour la première fois dans une telle rétrospective- la production documentaire et l’art vidéo. Rétrospective de films courts marocains: ouvertures et découvertes. | Jamal Belmahi L’arbitraire de ces classifications se dissout d’ailleurs dans le programme puisque les films sont classés plutôt que par des catégories formelles par des catégories thématiques (MASCULIN/FÉMININ, EXODE/EXIL, HISTOIRES DE CINÉMA, …). Un film de Mounir Fatmi peut donc se retrouver dans la même catégorie que le court-métrage de Tala Hadid et le documentaire de Leila Kilani avec des courts métrages de Leila Marrakchi. Ce choix permet de bien illustrer la permanence et la récurrence de certains thèmes majeurs du cinéma et aussi de la littérature marocaine de ces dernières années: l’obsession du départ, l’immigration et la tentation du retour. A-t-on dépassé le degré zéro (= c’est dur de partir, c’est dur de rester, c’est dur de revenir)? Oui pour certains, non pour d’autres. Difficile d’en sortir, tellement ces grandes questions portent en elles-mêmes et comme un fardeau leurs pathétiques réponses. Il faut donc de l’audace, de l’humour, beaucoup d’amour et d’idées pour créer l’inattendu, le moment rare et précieux. Il est assez symptomatique qu’à de rares exceptions près (Tes cheveux noirs Ihsan de Tala Hadid et Horizon perdu de Leila Marrakchi) ce sont les documentaires et les films essais qui auront trouvé la bonne distance, le ton juste (Les autres, c’est les autres de Mounir Fatmi, Quand les hommes pleurent de Yasmine Kassari Tanger, le rêve des brûleurs de Leila Kilali). D’une manière générale, le court métrage de fiction souffre un peu de sa mission assignée à devoir préparer le premier long. Tel un exercice, il semble plus guidé par la prudence, par la volonté de prouver son habilité et sa maturité technique que par des choix créatifs. Le court métrage marocain a donc gagné en qualité d’image, mais reste assez conventionnel sur la forme et sur le modèle de la narration. Alors que son format, sa relative indépendance vis à vis des lois du marché devraient pouvoir favoriser l’audace et l’expérimentation. Soulignons néanmoins le très réussi Balcon Atlantico du duo Hicham Falah et Mohamed Chrif Tribak qui structurent leur court métrage autour d’un lieu (une esplanade surplombant l’Atlantique) et un thème (les rencontres amoureuses avec drague, espoirs, déceptions et séparations). La caméra se déplace avec beaucoup de légèreté et de fluidité d’un couple à l’autre. Rétrospective de films courts marocains: ouvertures et découvertes. | Jamal Belmahi Les dialogues et le casting ne déçoivent jamais. La mise en scène s’ouvre sur le pas rapide d’une jeune adolescente poursuivie par un jeune homme qui entre sur la scène du balcon et se termine par les pas d’une jeune femme qui après une séparation quitte seule le «balcon atlantico». Sur le générique final, en off, des hommes et des femmes parlent de leur conception du couple et de l’amour.
Le cinéma se filme t-il au Maroc? Curieusement non ou de manière trop anecdotique. Cette superbe possibilité de mettre en scène le cinéma -vieille pourtant comme le cinéma lui-même- manquait à la cinématographie marocaine. C’est chose faite avec, une fois de plus, un documentaire: Ouarzazate Movie de Ali Essafi. Décidément très inspiré dans le sujet de ses films, ce réalisateur donne ici les rôles principaux aux figurants des grandes productions internationales tournées à Ouarzazate. Nous sommes guidés par un critique de cinéma qui cherche à écrire un livre sur les coulisses des tournages. L’un des figurants les plus rodés, El Haj Nacer Oujri, l’informe avec enthousiasme de son activité de garde du corps de Pasolini lors du tournage de l’Œdipe roi au Maroc. Par l’hommage qu’il rend au réalisateur-poète, des histoires du cinéma se croisent et se raccordent dans nos têtes. Impossible aussi de ne pas évoquer la fin du film. Parallèlement à la bulle(?) créée par le business des grandes productions, le ciné club du centre ville de Ouarzazate doit se contenter de montrer ses films sur un écran TV. Devant la vingtaine de personnes venues assister à une projection vidéo, nous apprenons par le guide-critique que les deux cinémas de la ville ont fermé leur portes. Des plans de ces deux cinémas en ruine (et à vendre) suivis de ceux d’hommes et de femmes de la kasbah pris par leur quotidien donnent la note finale à ce documentaire. Balcon Atlantico et Ouarzazate Movie, deux exemples -parmi d’autres possibles- de films qui s’impliquent et nous impliquent en s’ouvrant avec générosité à la réalité. Le regard est frais, l’image respire. Les chemins du passé ne sont pas reniés mais ne viennent pas alourdir les gestes. Les influences sont plus nombreuses et plus complexes. «Le cinéma marocain aux portes de la réussite» (notez l’absence de point d’interrogation) intitulait Eugenio Renzi dans le supplément au n°620 des Cahiers du cinéma son article sur le cinéma marocain. Pour certains, le seuil est déjà franchi. Jamal Belmahi
(06/04/2007)
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