Le festival d'Angers éclaire le cinema turc | Mehmet Basutçu
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Mehmet Basutçu   
 
Le festival d'Angers éclaire le cinema turc | Mehmet Basutçu
Cela faisait dix ans que le cinéma turc n’avait fait l’objet d’une rétrospective conséquente en France. Le Festival des Premiers Plans d’Angers, dont la 18ème édition se déroule du 20 au 29 janvier, remet les pendules à l’heure en présentant 24 films turcs, (y compris 4 documentaires) dont un, La Chute de l’ange (Meleğin Düşüşü) second film de Semih Kaplanoğlu, est présenté en compétition.

L’initiative est importante à plus d’un titre.

D’abord, sur le plan purement cinématographique. Ce panorama intitulé «vers la Turquie», présente dans une large palette de genre, les meilleurs films des dix dernières années. Réalisés par une quinzaine de cinéastes, femmes et hommes appartenant pour la plupart à la jeune génération, ces films témoignent d’une profonde mutation.

Mutation radicale, renaissance multiple…
Le réveil du cinéma turc se poursuit en effet depuis le début du millénaire. Après la longue et douloureuse crise qui a perduré près de deux décennies, il est d’une telle ampleur qu’aujourd’hui plus personne n’hésite de parler d’une véritable renaissance [1]. Justement, la grande rétrospective du cinéma turc réunissant 110 films au Centre Georges Pompidou, à Paris, en 1996, faisait connaître une cinématographie nationale dans son ensemble, à une époque où la crise sévissait encore avec force. Le panorama que propose Angers, prolonge et complète le travail du Centre Pompidou, puisque tous les films sélectionnés sont réalisés après 1995.

Rappelons nous; une fois terminée la période faste des années 60-70 [2], cette cinématographie populaire, la deuxième au monde après l’Inde en nombre de films réalisés, s’était réduite comme un peau de chagrin: dans les années 90, la production moyenne avait été pratiquement divisée par dix et le nombre de salle était tombé en dessous de 500 pour les 60 millions Turcs de l’époque!

La mutation fut donc radicale, douloureuse et finalement bénéfique. Aujourd’hui il y a beaucoup moins de mélodrame -que l’on nommait alors ‘arabesque’- et bien plus de films d’auteur [3]. Un certain souci esthétique fait désormais écho à l’attente cinéphilique du public. Le travail sur le scénario est revalorisé. L’individu, souvent un citadin, est au centre du récit. Près des deux tiers des turcs vivent aujourd’hui dans les villes et la mondialisation a profondément changé la société, en accentuant parfois ses contradictions. Les multiples facettes de cette vie contemporaine, ou des faits historiques, sont portées à l’écran avec sensibilité et discrétion mais sans complaisance. Sur le plan technique, les possibilités de coproduction avec les pays européens, stimulées notamment par le fond Eurimages, rehaussent le niveau des films qui remportent de plus en plus de prix aux festivals internationaux.

Cette renaissance se développe de surcroît sur une base saine, puisqu’elle concerne un large éventail de genre et de mode de production. D’un côté le film intimiste, existentialiste dans son contenu et poétique dans sa forme, de l’autre la comédie sociale, pur divertissement intelligent, porté par les grands noms du monde des spectacles, promus par la télévision. Alors que les jeunes cinéastes produisent souvent eux-mêmes leurs films avec peu de moyens, les grandes productions battent des records d’entrées [4].

Depuis deux ans, plus d’un spectateur sur trois, en moyenne, choisit d’aller voir un film turc. Des cinéastes femmes se font également de pus en plus nombreuses. Avec la bonne santé du documentaire et le renouveau du cinéma politique, même si la production annuelle ne dépasse guère une trentaine de titres, cette véritable renaissance s’installe dans la durée, et aussi dans l’espace, avec l’émergence des cinéastes d’origine turque vivant en Europe que le cinéma national s’approprie sans état d’âme.
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Head-on de Fatih Akin
Petits budget, grands films…
La plupart des réalisateurs réunis dans cette programmation ont fait leurs premiers pas dans les années 90 et pour certains, après l’an 2000. Ils ont l’avantage d’être mieux formés que leurs aînés. Ils voyagent également plus et collaborent volontiers avec les équipes étrangères.
‘Petits budgets, grands films’, tel pourrait être leur devise. Ce n’est plus le cinéma du Tiers monde, mais le cinéma d’un autre monde qu’ils font désormais.

Nuri Bilge Ceylan, figure emblématique et chef de file solitaire de ce renouveau, trouve son alter ego chez Zeki Demirkubuz, plus écorché vif et davantage pointu dans l’approche sociopolitique du vécu de ses contemporains. Tous deux, déjà primés à Angers, puisent leur énergie vitale dans les contradictions du présent et la richesse d’un héritage pluriculturel. Il en va de même pour Yeşim Ustaoğlu et encore plus pour Kazım Öz, qui privilégient, eux, la question identitaire en pointant du doigt les problèmes liés aux différences culturelles et ethniques. Leur approche, plus subtile et pragmatique, est bien différente de la radicalité des films politiques des années 60 et 70.
D’autres, comme Fatih Akın, Yılmaz Arslan et Ferzan Özpetek, appréhendent les réalités d’aujourd’hui au-delà des frontières, à travers l’angle élargi d’une double culture. Quant à Kutluğ Ataman, artiste polyvalent dont les œuvres et travaux en vidéo s’exposent dans les galeries d’art moderne de New York, Londres ou Sydney, sa sensibilité cinématographique se conjugue dans toutes les langues.
Il est tout à fait naturel qu’Atıf Yılmaz, le vétéran du cinéma turc qui fête ses 80 ans, soit l’exception de cette programmation consacrée aux jeunes auteurs. Avec plus de 125 films à son actif, celui qui a formé toute une génération de réalisateurs -parmi lesquels Yılmaz Güney- a su faire de ses spectateurs les témoins privilégiés de l’évolution de la société turque depuis un demi-siècle, plus particulièrement de la condition féminine qu’il n’a eu cesse d’interroger, d’analyser et d’exposer en trouvant toujours le ton juste.

Notons enfin que le panorama présenté à Angers nous fait fidèlement découvrir le bouillonnement des dix dernières années qui ont vu l’éclosion de nouveaux talents [5].
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La pièce de Pelin Esmer
La Turquie méconnue…
Le deuxième aspect important de ce panorama sur le cinéma turc est de nature politicoculturelle. A une époque où l’adhésion de la Turquie à l’UE rencontre un rejet épidermique en France, ce tour d’horizon cinématographique est un salutaire appel à la curiosité de chacun et à l’indispensable mise à plat de ce que l’on croit savoir sur ce pays. Par son choix éclectique, le Festival d’Angers fait œuvre utile. Chaque film constitue en effet, une petite fenêtre ouverte sur les réalités complexes et contrastées d’une Turquie en profonde évolution depuis deux décennies.

Dans le contexte trouble et troublant de ce débat sur la Turquie aux portes d’une Europe qui ne lui ouvre pas vraiment les bras, comment ne pas se souvenir de ce qu’écrivait Robert Mantran, spécialiste de l’histoire ottomane, il y a tout juste 50 ans, en analysant les causes de la méconnaissance de la réalité turque par les français «…Les raisons de notre ignorance tiennent, je crois, à trois éléments essentiels: notre culture gréco-latino-chrétienne; notre conception étroite de l’histoire ’européenne’; notre refus, volontaire ou non, de reconnaître certaines réalités.»

Son diagnostique reste terriblement actuel et dépasse le cadre de la seule Turquie. Il est désormais urgent de se pencher, sans a priori aucun, sur tout ce qui est différent ou mal connu, que la globalisation galopante ne doit ni occulter ni caricaturer, encore moins stigmatiser.

La conclusion de Robert Mantran n’est pas moins intéressante. Il termine son long texte présenté en introduction de l’ouvrage «Turquie, Les Albums des Guides Bleus» (Librairie Hachette, 1955) par ces phrases: «…Vieux peuple à l’âme jeune, fier de ses ancêtres conquérants comme de ses héros de la Révolution, tenace en ses amitiés, dur pour lui-même comme pour les autres, prompt à défendre tout ce qui touche à son honneur, ce peuple turc, trop peu connu, trop méconnu, héritier de quatre mille ans d’histoire anatolienne, est en train de créer, sur cette terre de souvenirs et d’avenir, l’ultime synthèse de deux continents.»

Le cinéma participe utilement et agréablement à cette indispensable (re)découverte de la Turquie.



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[1] - «Les Années de crise et de renaissance de notre cinéma. Le Cinéma turc 1990-2004» (Sinemamızda Cöküş ve Rönesans Yılları. Türk Sineması 1990-2004) par Atillâ Dorsay,
Remzi Kitabevi, Istanbul, 2004.

[2] 301 films ont été produits en 1972, record absolu pour le cinéma de Yeşilçam (Hollywood turc) qui n’avait heureusement pas réussi à étouffer les films d’auteur, signés entre autres par Metin Erksan (né en 1929), Yılmaz Güney (1937-1984) ou Ömer Kavur (1944-2005).

[3] Le cinéma d’auteur ne déplace jamais les foules. La Turquie ne fait pas exception en la matière. Un seul exemple: «Uzak» (2003) de Nuri Bilge Ceylan, avec ses quelques 50.000 spectateurs turcs, a fait deux fois moins d’entrées dans son pays qu’en France! La fréquentation globale est également très faible: de l’ordre de 30 millions d’entrées en 2004, soit près d’un septième de celle de la France pour une population plus importante (70 millions)

[4] Le cinéma populaire a réussi de réconcilier le public avec son cinéma. Alors que la part du cinéma national ne dépassait guère, il y a dix ans, les 5% de la fréquentation globale, près de 40% des spectateurs étaient allés voir un film turc en 2004 et en 2005. Avec 27 films turcs distribués en 2005 sur un total de titres, le cinéma national occupe une belle part du marché qui reste assez modeste avec seulement 27 millions de spectateurs en tout, pour 2005 (en baisse de 10 % par rapport à 2004)
«Vizontélé Tuuba» de Yılmaz Erdoğan, présenté à Angers, est l’un des plus intéressants exemples de ce cinéma populaire. Il a réalisé près de 3 millions d’entrées en 2004.
G.O.R.A. (2004) de Ömer Faruk Sorak (né en 1964), une comédie de science-fiction, a attiré en 2004-2005 un peu plus de 4 millions de spectateurs, record absolu du box-office.

[5] Il reste évidemment d’autres jeunes cinéastes qui mériteraient d’être découverts. Il nous faut citer Derviş Zaim (né en 1964) qui vient de réaliser son quatrième film «En attendant d’être au Paradis» (Cenneti Beklerken, 2006) et deux autres réalisateurs primés en octobre dernier au Festival national d’Antalya: Ulaş İnaç (né en 1972) y remporta l’Orange d’or avec son premier long-métrage «Dérivatif» (Türev) et Reha Erdem (né en 1960), également metteur en scène de théâtre, y fut consacré meilleur réalisateur avec son troisième film «Maman, j’ai peur!» (Korkuyorum Anne) Mehmet Basutçu
(23/01/2006)
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