12ème Rencontres d'Averroès | Hannane Bouzidi
12ème Rencontres d'Averroès Imprimer
Hannane Bouzidi   
  12ème Rencontres d'Averroès | Hannane Bouzidi Les Rencontres d’Averroès proposent cette année un vaste espace de réflexion et de débat pour «penser la Méditerranée des deux rives». Vaste, pour plusieurs motifs: géographiquement d’abord, car cet événement d’abord né à Marseille disseminera ses rencontres à Avignon, Aix-en-Provence, Digne, La Garde, Manosque, Martigues, La Ciotat. Vaste ensuite par la qualité et l’ampleur des rencontres autour d’un thème, ô combien pertinent et actuel, celui de la disparité économique.

Nées essentiellement comme un espace de débat, les Rencontres d’Averroès se prolongent désormais, en marge du théâtre de la Criée où se tiennent les tables rondes, par de nombreuses initiatives artistiques et citoyennes.

Si vous êtes déjà sur place ou si vous avez les moyens de vous rendre en PACA ces jours-ci, ne ratez pas les belles soirées «cinéma-littérature», «littérature et musique» ni les expositions: l’expo photo signé Angelo Turetta, et celle consacrée à Germaine Tillion.

Les plus jeunes ne sont pas oubliés: un partenariat avec le Rectorat et trois lycées marseillais a donné lieu à la création d’une matinée «Averroès junior» avec projection et débat. Autre initiative louable: le programme s’achèvera en musique par deux récitals exceptionnels du pianiste turc Toros Can, qui se produit pour la première fois à Marseille.

Vous trouverez le programme complet dans le document téléchargeable au format PDF: www.programme2005/Averroes.pdf Un avant-gout?
- Cinéma: Deux films italiens récents, Tornando a casa et Quando sei nato, font des quelques miles qui séparent la Sicile de l’Afrique du Nord le lieu de confrontation entre richesse et pauvreté. Dans le premier, ce sont des laissés-pour-compte des deux rives qui sont pris dans un terrible mouvement croisé. Dans le second, c’est un «gosse de riches», qui, à la suite d’un accident de navigation, voit son destin mêlé à celui des «boat people» qui tentent d’atteindre la rive nord pour, la plupart du temps, être impitoyablement refoulés.

- Exposition: Germaine Tillion la magnifique:
Aurès, Ravensbrück, droits des femmes - Germaine Tillion, une ethnologue engagée dans le siècle.
Figure tutélaire de l’ethnologie française, Germaine Tillion n’a que 27 ans, en 1934, lorsqu’elle effectue sa première mission: six ans dans les Aurès à analyser l'organisation sociale des Chaouïas avec lesquels elle vit étroitement. De retour en France en 1940, elle devient une Résistante de la première heure au sein du fameux réseau du Musée de l’Homme. Trahie par un proche, elle est arrêtée et déportée à Ravensbrück où, de l’automne 1943 au printemps 1945, elle trouve encore la force morale d’étudier le fonctionnement du camp et d’entamer des travaux sur les systèmes concentrationnaires. Si j'ai survécu, écrira-telle plus tard, je le dois d'abord et à coup sûr au hasard, ensuite à la colère, à la volonté de dévoiler ces crimes et enfin, à une coalition de l'amitié. Germaine Tillion renoue avec l'Algérie en 1954, alors que souffle «le vent de la Toussaint». Tout en continuant son travail d’ethnologue – elle étudie notamment l’endogamie des sociétés méditerranéennes – elle crée des centres sociaux pour rendre l'éducation accessible à tous,particulièrement aux femmes. Elle est une des premières à alerter l’opinion sur la torture en Algérie. Infatigable, elle milite ensuite de longues années pour l’égalité des droits des femmes. Elle obtient aussi que les prisonniers aient le droit de préparer des examens. A 93 ans, on la trouvait encore aux côtés des Sans Papiers! Installée dans la Tour du Roy René au Fort Saint Jean, l’exposition permet de découvrir l'oeuvre et la pensée de cette grande figure du XXe siècle, modèle de droiture
pour le XXIe siècle balbutiant.

- Exposition de photo autour de Quando sei nato
A l’occasion de la présentation de Quando sei nato, l’Institut Culturel Italien accueille une exposition de photos réalisées pendant le tournage de ce film et signées par un des plus grands photographes de plateau actuels, Angelo Turetta.

- Trois rencontres avec Ada Giusti:
Italienne, Ada Giusti est docteur en langue et littérature françaises à l’Université du Montana. Elle a voulu, en écho à sa propre expérience, comprendre ce que signifiait l’immigration aujourd’hui. Dans un essai publié aux éditions Le Pommier et intitulé, fort significativement , Mais pourquoi ne retournent-ils pas chez eux?, elle a interrogé une vingtaine de personnes, immigrés et Français, puis retranscrit fidèlement leurs témoignages. En provenance de douze pays différents, les immigrés racontent pourquoi ils ont choisi le chemin de l’exil, comment ils ont fui, comment ils ont été reçus, et comment ils envisagent leur avenir. Les Français, quant à eux, expriment de la sympathie, de l’inquiétude ou un rejet parfois violent. Le livre ne porte pas de jugement, mais, en permettant de mieux comprendre la diversité des situations, ouvre des pistes de réflexion. Ada Giusti vient spécialement des Etats-Unis à
l’occasion des Rencontres et sera là pour débattre avec le public.

- Cinéma et littérature (1): Poniente de Chuz Gutierrez, 2002
Dans le sud de l’Espagne, une zone de 35000 hectares, le Poniente, abrite la plus grande concentration mondiale de productions sous serres. Une mer de plastique qui alimente en fruits et légumes l’Europe entière. Cette agriculture industrielle a apporté richesse et prospérité à une région autrefois misérable. C’est pourquoi bien peu d’autochtones en dénoncent les terrifiants abus: aberrations écologiques et, pire encore, quasi esclavage. Une importante main d’oeuvre est en effet nécessaire au fonctionnement de ces serres. Avec ou sans papiers, saisonniers ou permanents, venus pour la plupart du Maghreb et d’Afrique Noire, ces ouvriers agricoles sont taillables et corvéables à merci, honteusement sous-payés et logés, en apartheid complet avec la population locale. En février 2000, à El Ejido, un déséquilibré marocain poignarde une jeune fille en pleine rue. Ce fait divers fut le point de départ de quatre jours de ratonnades fortement orchestrées, dont la violence et l’impunité ont défrayé la chronique. Deux ans après les faits, la réalisatrice Chuz Gutierrez a voulu faire un film sur cette situation. Elle a toutefois préféré la fiction pour avoir toute liberté d’imaginer de beaux personnages comme celui de Lucia, enseignante qui retourne sur le domaine agricole à la mort de son père, et se retrouve face au monde fermé, raciste et machiste qu’elle avait fui des années plus tôt. Poniente, film poignant et courageux, a été sélectionné au Festival de Venise 2002 et primé à Guadalajara. La projection sera suivie de la diffusion d’un reportage de 8 minutes, Dans l’enfer des serres, réalisé il y a quelques semaines à peine dans le Poniente par Valérie Chenine et Guy Battini pour France 3 - Méditerrranée.
Les invités: Jacques Windenberger pour Est-ce ainsi que les gens vivent? [Né à Bourg-en-Bresse en 1935, depuis longtemps installé dans la région, Jacques Windenberger est actuellement un des photographes les plus pertinents de l’école documentaire. Il témoigne du monde du travail et de la vie quotidienne; une approche résolument humaniste qui place l’être vivant au centre de toutes les évolutions, urbanistiques, sociales, professionnelles ou familiales.
Avec Est-ce ainsi que les gens vivent?, qu’il viendra lui-même présenter à Avignon, il signe une chronique photographique qui apparaît comme un véritable documentaire social. Les 410 clichés qui composent cet ouvrage relatent des instants de vie tout au long d’une période allant de 1969 à 2002. Portraits de mondes disparus, mutations saisies sur le vif: Jacques Windenberger «fixe» ces intenses bouleversements, capte aussi les fractures, les désespoirs, les cris qui les accompagnent. Et il n’a garde d’oublier les preuves de fraternité qui éclairent le cours du temps.

- Cinéma et littérature (2) : LE «FRENCH DREAM» DE MOHAMED HMOUDANE
Parallèlement à la projection d’Ali Zaoua prince de la rue, il est proposé une rencontre avec Mohamed Hmoudane. Né en 1968 dans le village d’El Maâzize, au Maroc, cet écrivain a émigré en France en 1989, un parcours du combattant doublé d'une quête poétique sans concessions qui l'a amené à publier plusieurs ouvrages où s'impose d'emblée une voix singulière et puissante. Parmi ses livres les plus récents, on peut citer Attentat [La Différence 2003], Incandescence [Al Manar, 2004] ou encore Blanche mécanique [La Différence, 2005].
Il vient de publier, toujours aux éditions de la Différence, un premier roman remarqué, French dream, pendant hexagonal du fameux «rêve américain». Faut-il, nous dit Hmoudane en substance, être né au Maroc, être arabe, avoir risqué sa peau en passant le Détroit, subi vexations et humiliations de tout poil afin de ne pas crever de faim dans le beau pays de France? Il y a dans ce French dream une jubilation à exister, à résister qui s’échappe de chaque page. La lucidité est constante, ainsi que l’humour qui permet de faire reculer le désespoir. Un magnifique premier roman.
Le film: ALI ZAOUA, PRINCE DE LA RUE
Ali, Kwita, Omar et Bubker sont des enfants des rues, amis «à la vie à la mort». Leur «maison», c’est le port. Un jour, au cours d’un affrontement avec une bande rivale, Ali est tué. Alors ses trois amis décident de l’enterrer comme il le mérite, comme un prince. Le cinéaste marocain Nabil Ayouch a décidé de faire ce film après avoir rencontré une femme exceptionnelle, le docteur Najat M’jid qui, à Casablanca, se bat depuis plusieurs années pour la réinsertion des enfants des rues. Il a suivi son équipe d’éducateurs et pénétré ce monde parallèle, pour comprendre la vie de ces enfants, connaître leurs codes, leur schéma de pensée, leur relation à la société. Pour trouver ses «acteurs» aussi, et si possible, les sortir de la rue. Mais, dit-il, Ali Zaoua n’est pas qu’un plaidoyer. C’est surtout un conte urbain qui alterne réalité crue et onirisme affirmé. J’ai voulu que la réalité soit au service de la fiction, qu’elle la nourrisse pour devenir l’expression d’un rêve, celui d’Ali Zaoua, symbolisé par l’île aux deux soleils, et qui n’est rien d’autre, en définitive, qu’un rêve de normalité. Nabil Ayouch a plus d’une fois failli abandonner le projet. Mais le docteur M’jid l’a constamment persuadé de la nécessité de le mener à terme. Humainement et artistiquement, le pari a été gagné. Ali Zaoua et ses amis peuvent aujourd’hui s’asseoir aux côtés de Los olvidados.

- Cinéma et littérature (3):
«FEMMES PRÉCAIRES»
Depuis ses premiers reportages, en1966, pour Cinq colonnes à la une jusqu’à Envoyé Spécial, Marcel Trillat a largement arpenté la société française et les conflits internationaux sans déroger à ses convictions et à son éthique. Un engagement qui lui a valu d’être remercié en 1968, écarté par la droite en 1986, mis à l’index par la CGT en 1980 et placardisé par la gauche en 1991! Marcel Trillat s’est orienté depuis quelques années vers le longmétrage documentaire. Exaspéré d’entendre à tout bout de champ parler de la prétendue disparition de la classe ouvrière, il a entrepris de la montrer. A l’origine, il devait s’agir d’un seul film en forme de balade. Mais une des étapes prévues, à la filature du groupe Mossley d’Hellemmes, a finalement donné lieu à un long-métrage complet, 300 jours de colère. Ce n’est qu’ensuite qu’il a réalisé, avec Les Prolos, son «road movie» à travers la classe ouvrière. Mais voilà que le film achevé, il a pris conscience que les ouvrières y avaient la portion congrue et a alors décidé de réaliser un troisième volet. Pour ce nouveau film, Femmes précaires, Marcel Trillat est parti de données statistiques précises: plus de 3 400 000 salariés travaillent à temps partiel et gagnent moins que le SMIC. Dans ce nombre, en constante augmentation, huit sur dix sont des femmes. De l’ouvrière agricole à la postière, les cinq salariées qu’il a filmées avec chaleur ne sont en rien des marginales; elles font partie de ces «travailleurs pauvres» dont l’existence vient d’être officiellement reconnue. En France. En 2005.
OBJETS-CHÔMAGES: UN LIVRE SOLIDAIRE
La projection de Femmes précaires, en présence de Marcel Trillat, sera accompagnée d’une rencontre avec l’écrivain Arnaud Cathrine et l’éditirice Fabienne Pavia qui viennent de publier Objetschômages aux éditions Le bec à l’air. Réalisé avec l’association Solidarités nouvelles face au chômage, ce livre donne la parole à des chômeurs, mais de très singulière façon. Une quarantaine d’entre eux, hommes et femmes de tous âges et de toutes origines sociales ont en effet été invités à associer à leur situation un objet qui la symbolise. Et c’est cela qu’a photographié Karine Lhémon. Accompagné d’un texte d’Arnaud Cathrine, Objets-Chômages est sans doute le premier «beau livre» à aborder ainsi ce sujet tabou.

Les Tables rondes des Rencontres d’Averroès face aux écarts grandissants
- Ière table ronde: Richesse et pauvreté, quels visages à travers l’histoire ? avec Alain Bresson Professeur d’histoire ancienne à l’Université Bordeaux 3, spécialiste en économie et anthropologie de la Grèce ancienne. Abdesselam Cheddadi, historien spécialiste d’Ibn Khaldun et de l’histoire de l’Islam, chercheur à l’Institut Universitaire de la Recherche Scientifique à Rabat. Colette Establet, historienne, chercheur à l'IREMAM, spécialiste de Damas au XVIIIème siècle. Giovanni Levi, professeur d’histoire moderne, Université de
Venise, un des fondateurs de la « microstoria »

- 2ème table ronde: Richesse et pauvreté, écarts grandissants ou convergences possibles? avec Gilbert Benhayoun,professeur d'économie à l'Université d'Aix-Marseille, directeur du Centre d'Economie régionale, de l'emploi et des firmes internationales. Georges Corm Economiste, spécialiste du Moyen-Orient et de la Méditerranée, ancien ministre des finances du Liban. Jean-Louis Reiffers, économiste, président du Conseil scientifique de l’Institut de la Méditerranée. Biagio Salvemini, professeur d’histoire moderne à l’Université de Bari, spécialiste des échanges et des marchés en Méditerranée sous l’Ancien Régime et le XIXe siècle.

- 3ème table ronde: Richesse et pauvreté, quelles valeurs pour demain?
avec Ali Bensaâd Géographe, maître de conférences à l’Université de Provence. Enseignant-Chercheur à l’IREMAM, travaille sur les mutations de l’espace saharien et sa place dans le système relationnel international. Jacques Marseille, historien économiste, professeur à l’Université de Paris-I, directeur de l’Institut d’histoire économique et sociale. Majid Rahnema, diplomate et ancien ministre. Patrick Viveret, philosophe de formation, conseiller référendaire à la Cour des comptes et directeur du Centre International Pierre Mendès France. Hannane Bouzidi
(6/11/2005)
mots-clés: