Le SILA 2008: entre «foire aux livres» et «salon professionnel», la censure | Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
Le SILA 2008: entre «foire aux livres» et «salon professionnel», la censure | Yassine TemlaliEvénement majeur en Algérie, le SILA s’est déroulé cette année sous les tirs croisés des exposants, des acteurs culturels algériens et de la presse. Les éditeurs, notamment ceux étrangers, se sont plaints de la rigueur extrême avec laquelle a été appliqué un des articles du Règlement intérieur du Salon limitant à cent le nombre d’exemplaires par ouvrage récent exposé. Le comité d’organisation a justifié cette rigueur par la volonté de faire avancer le SILA sur la voie de la «professionnalisation» et de lui ôter, à terme, son aspect habituel de grande «braderie». C’est le même souci, affirme Mustapha Laribi, membre du Comité, qui a motivé l’interdiction du SILA 2008 aux importateurs et autres distributeurs.

Plusieurs éditeurs algériens contestent la façon dont se mène cette «professionnalisation». Sofiane Hadjadj, co-directeur de Barzakh, estime que le réseau de librairies étant peu dense, l’aspect «foire aux livres» du SILA doit être, au contraire, sauvegardé. Yasmina Belkassem, responsable du stand de Chihab, se contente, elle, de rappeler qu’un «salon professionnel exige la présence personnelle des éditeurs et non seulement celle de leurs commerciaux, comme c’est le cas à Alger».

Les représentants de plusieurs éditeurs étrangers ont également exprimé leur dépit face à la façon dont on tente de professionnaliser le salon. Le responsable du stand d’Al Dar Al Arabiya Al loubnaniya (Liban) affirme : «100 exemplaires par titre, c’est peu. Il y a une grande affluence sur notre stand mais nous n’avons plus rien à vendre. Notre public est insatisfait. Il faut être réaliste, dans les pays arabes, le pouvoir d’achat est très bas et les gens attendent les foires du livre pour faire leurs achats à des prix plus bas que ceux pratiqués par les libraires.» Même son de cloche au stand de Hachette. Son responsable nous en montre les rayons vides et commente : «J’ai encore des livres mais je ne peux pas les vendre. C’est interdit. Et cela nous discrédite aux yeux de nos clients.» Le responsable du stand de Dar Al Ilm lil Malayin (Liban), dit, lui, ironique : «Si on veut que le SILA ressemble au Salon de Francfort, on n’a alors qu’à limiter le nombre d’exemplaires par ouvrage à un seul !». Tout en estimant l’organisation «acceptable», le responsable du stand de Nahdat Misr (Egypte) souligne, de son côté : «Le SILA a une histoire. Des centaines de milliers de gens le visitent chaque année, et ce depuis très longtemps. Il n’est pas possible de ne pas tenir compte de cette tradition et de vouloir le transformer en événement purement professionnel.»

Une autre ombre lourde a plané sur le Salon 2008, celle de la censure. Pour des raisons diverses - et souvent inconnues - plusieurs titres ont été rejetés par la commission interministérielle (ministères de la Culture et des Affaires religieuses) chargée de contrôler les contenus des ouvrages exposés. Selon le quotidien «El Watan», cette commission a rejeté quelque 120 titres au nombre desquels figurent des classiques théologiques mais aussi des romans d’auteurs algériens («Le village de l’Allemand» de Boualem Sansal, «Tuez-les tous» de Salim Bachi) ainsi l’œuvre du poète syrien Adonis, dont une conférence récente à Alger (le 13 octobre) dénonçant le poids de la pensée religieuse dans le monde arabe, a provoqué le limogeage d’Amine Zaoui, le directeur de la Bibliothèque nationale, qui l’avait invité.

La censure a ainsi fonctionné à plein régime et souvent de façon complètement absurde. Non autorisés au Salon, «Le village de l’Allemand» et «Tuez-les tous» sont librement vendus depuis de longs mois dans toutes les libraires du pays. Un guide «Dix balades à Alger», coédité par Barzakh (Algérie) et le Bec en l’air (France) était disponible au stand de l’éditeur algérien et invisible au stand de l’éditeur français. Un ouvrage de l’islamologue tunisien Youssef Seddik (L’Aube, France) n’a pas été autorisé alors que son auteur fait partie des invités officiels du SILA. «Jérusalem, le sacré et le politique» de Farouk Mardam-Bey et d’Elias Sanbar (Actes Sud) a été interdit, sans la moindre explication, et probablement rien que parce que son titre comporte un mot douteux : «sacré». L’esprit des lumières» de Todorov n’a pu être exposé au Salon pour une raison aussi obscure. Serait-ce à cause du mot non moins douteux, «esprit», dans son titre ? L’explication est plausible lorsqu’on sait qu’un classique de la théologie islamique, «L’âme» d’Ibn Al Qayyim, a été lui aussi rejeté par la Commission.

Mustapha Laribi, membre du comité d’organisation, répond aux plaintes des exposants quant à la limitation du nombre d’exemplaires par ouvrage exposé en expliquant que «cela n’a pas empêché les titres disponibles d’augmenter à 120.000 contre 80.000 en 2007». Il justifie cette mesure par le souci de promouvoir le métier de libraire : «Il n’y a pas un libraire qui ne se plaigne de ce que le SILA, braderie de livres depuis toujours, pénalise lourdement ses ventes». Mustapha Laribi admet toutefois que pour certains ouvrages, comme les dictionnaires, le nombre d’exemplaires autorisés devrait être revu à la hausse. Pour lui, la professionnalisation, ce n’est pas seulement mettre un terme au «salon-foire» : « Ce sont aussi tous ces cafés littéraires qui donnent à la manifestation son aspect d’événement intellectuel».

Mais cette dimension d’«événement intellectuel» est-elle incompatible avec la dimension «foire aux livres» qui est celle du SILA depuis sa première édition ? Mustapha Laribi ne répond pas à la question et explique que «pour de simples considérations pratiques, comme l’encombrement des espaces d’exposition et des couloirs, le nombre d’exemplaires par titre doit être strictement plafonné». Concernant les absurdités de la censure dans une manifestation qui se veut l’occasion de rencontres intellectuelles de haute voltige, il se contente de rappeler que le contrôle des contenus ne relève pas de la compétence des organisateurs. «Il y a eu certes des couacs», reconnaît-il, avant d’ajouter : «Je suis certain que la commission interministérielle tirera les bilans nécessaire des problèmes observés lors de cette édition du SILA. Nous ferons tous les bilans qui s’imposent». Les éditeurs ne sont pas tous pour autant rassurés. Certains, comme le Bec en l’air (France) ou Dar Al Andalous Al Gadida (Egypte) sont déjà découragés et leur présence au SILA 2009 est plutôt compromise.


Yassine Temlali
(11/11/2008)


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