Salon international du livre d’Alger | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  Salon international du livre d’Alger | Yassin Temlali La fortune du livre religieux, les déboires de la littérature
Le 11e Salon international du livre d’Alger a été clôturé vendredi 10 novembre. L’affluence du public est restée dans les mêmes moyennes que l’année dernière, 20000 visiteurs/jour, avec des pics de 40000 les week-ends et les jours fériés. Au total, quelque 80200 titres ont été exposés et vendus. Le chiffre d’affaires global du SILA a progressé de 30%, en comparaison avec celui de 2005, ce qui s’expliquerait par la progression, dans les mêmes proportions, du nombre d’exposants. Les éditeurs intéressés par le salon d’Alger sont de plus en plus nombreux depuis quelques années. De 185 en 2002, ils sont passés à 750 en 2006!
Le bilan général du SILA, tel qu’ébauché par les organisateurs, est plus que positif. Une éclatante réussite, suggèrent-ils, dans un pays où les grands événements culturels sont plutôt rares. Le SILA n’en a pas moins été critiqué. La presse s’est fait l’écho des plaintes populaires quant à la cherté des livres ou la quasi-absence d’ouvrages pour enfants. Certains exposants arabes, à l’exemple du Libanais El Halabi, se sont plaints du prix du m² au SILA, 85 dollars, plus élevé, assurent-ils, qu’à la prestigieuse exposition de Francfort. Des maisons d’édition algériennes ont regretté qu’on n’ait pas prévu de «journée professionnelle» consacrée aux seuls éditeurs, libraires bibliothécaires et distributeurs, «afin qu’ils puissent discuter d’éventuels projets communs».

Salon ou foire commerciale?
Adda Boudjellal, commissaire général du SILA, refuse de le comparer à quelque autre Salon que ce soit, surtout pas à celui de Francfort, qui, rappelle-t-il ironiquement, «accueille 5000 exposants et non seulement 750». Il balaie les plaintes des éditeurs étrangers d’un revers de main: «Leur chiffre d’affaires ici leur permet de couvrir largement leurs frais et même de dégager des bénéfices.» Le côté «foire commerciale» du SILA, estime-t-il, n’empêche pas les contacts entre professionnels: «Vous le constaterez vous-même : ils sont tous en train de conclure des affaires les uns avec les autres!»
A écouter ce plaidoyer, le Salon d’Alger aurait pour principale vocation de mettre une grande variété de titres à la portée d’un public frustré par la rareté des grandes manifestations éditoriales. Pourtant, le règlement intérieur du SILA lui fixe d’autres objectifs, assez peu mercantiles: «stimuler le goût de la lecture», «faire connaître la production intellectuelle des pays participants», «favoriser les contacts entre auteurs, éditeurs, bibliothécaires et libraires» ou, encore, «encourager la cession des droits d'édition, la coédition, la coproduction et la traduction»...
«Stimuler le goût de la lecture»: cela fait sourire plus d’un au SILA. Très peu d’écoles ont organisé des visites au Salon pour leurs élèves. «Les seules à s’en préoccuper sont des écoles privées», reconnaît, avec regrets, Adda Boudjellal. Un responsable de Chihab, Abdellah Benadouda, fait remarquer, lui, que si les libraires font de grosses emplettes, il n’en va pas de même pour les bibliothécaires «bien que quelques-uns aient commandé jusqu’à 50 exemplaires de certains titres»: «Une seule commande par an, cela ne permet ni d’enrichir le fonds des bibliothèques ni de nous aider, nous éditeurs, à élargir notre marché», ajoute-t-il.

Livres religieux: 60% des produits exposés
Une simple visite au SILA est édifiante sur les habitudes de lecture des Algériens, peu étudiées par les sondages. Le Pavillon central (Algérie et autres pays arabes) a été, de loin, le plus fréquenté: les week-ends, il était pris d’assaut par une foule compacte qui n’a pas l’air d’être là pour flâner ou tuer le temps. Ce pavillon a accueilli plusieurs éditeurs multidisciplinaires mais, surtout, il a abrité des éditeurs exclusivement spécialisés dans les livres religieux. Cette catégorie de livres, selon les informations fournies par les organisateurs à l’ouverture du salon, le 30 novembre, compterait pour 60% de l’ensemble des produits exposés.
Si cohue il y a eu au SILA, c’est devant les stands où des livres de religion, reliés et assez bien imprimés, étaient cédés à des prix presque symboliques. Les censeurs du ministère des Affaires religieuses étaient passé par là et avaient expurgé les rayons des publications « douteuses », notamment celles consacrées au djihad ou à la critique violente des régimes musulmans «impies». Les livres qui ont échappé à la censure ne se sont pas, pour autant, limités à d’inoffensifs classiques de théologie ou de droit islamiques. En plus de L’interprétation scientifique du Coran, au SILA, on pouvait acheter aussi bien Les 1001 amulettes que Se soigner avec le Coran. Dans un livre intitulé 1000 réponses aux femmes, il est question, entre autres problématiques pieuses, de la longueur licite des robes des mariées musulmanes. Un autre, Adresse aux intelligent à propos de la musique en islam, est une liste de citations - attribuées à des savants musulmans faisant autorité - qui mettent en garde contre les dangers de la musique pour le cœur pur des fidèles. Une de ces citations proclame: «Le chant sort de la flûte de Satan».

Le livre scientifique attire le public malgré sa cherté
Le commissaire général du SILA, Adda Boudjellal, a une explication toute simple à cette fortune que connaissent les livres religieux: «Ils sont bon marché. C’est comme s’ils étaient subventionnés!» Cette explication peut sembler réductrice. Elle n’en comporte pas moins une part de vérité. Sur le terrain des prix, ces livres restent imbattables.
Un titre scientifique comme «Cerveau et comportement» (Boeck et Larcier, France) a été vendu SILA à 3788 dinars. Le roman le moins cher, un classique français ou une traduction arabe populaire d’un Nobel de littérature, ne coûtait pas moins de 200 dinars. Un magistral traité de droit musulman était vendu, lui, à 400 dinars et certains petits fascicules religieux ne coûtaient pas plus de 20 dinars (20 centimes d’euro). Sans parler des Coran, neufs et reliés, offerts par certains stands afin d’attirer le public.
Dans les stands arabes, après les livres religieux, les livres scientifiques, techniques et universitaires ont occupé la deuxième place dans le classement des ouvrages les plus vendus. En dépit de leurs prix élevés, ils ont constitué les meilleures ventes des stands européens, notamment ceux spécialisés. Au stand commun «Wallonie-Suisse-Allemagne», ils ont été les plus demandés par le public, suivis des ouvrages de droit. Sans surprise, la littérature - essentiellement des Poche peu chers - a occupé la dernière place. Même constat au stand du Bureau international de l’édition française (BIEF), regroupant plusieurs maisons d’édition françaises: «80% de nos ventes sont des livres scientifiques et techniques. Le reste, ce sont des romans ou des essais. Essentiellement des Poche.» Les romans les plus vendus dans trois stands européens (BIEF, Flammarion, Actes-Sud) sont, respectivement, des classiques français (Balzac, Flaubert, etc.), des best-sellers traduits en français (Paolo Cuelho, Stephen King) ou des classiques de la littérature universelle (Dostoïevski).
Les nouveautés, de l’avis général, ont été peu recherchées vu leur prix exorbitant. Et, de toute façon, il y en avait si peu. Les éditeurs étrangers n’en ont pas importé de grandes quantités, préférant mettre sur le marché des collections Poche promises à un meilleur succès commercial. « Le SILA est plus une foire qu’un Salon. On vient s’y débarrasser des stocks d’invendus », constate, amer, un libraire algérien.

Crise de l’édition littéraire algérienne
Aux stands d’éditeurs algériens multidisciplinaires comme Chihab, ANEP ou Casbah, ce sont les ouvrages d’histoire qui ont le plus attiré les visiteurs. L’intérêt croissant pour la guerre de libération ou l’histoire de la colonisation française, avait déjà été relevé lors du 10e SILA. Il ne s’est pas démenti cette année.
Au 7e jour du salon, Sétif 1945 de J.- L. Plancher et Main basse sur Alger de Pierre Péan ont occupé, chez Chihab, les deuxième et troisième positions des meilleures ventes. Il faut signaler qu’en dehors des ouvrages parascolaires, les mémoires de militants nationalistes ou les essais sur des événements majeurs (massacres de mai 1945, bataille d’Alger, etc.) constituent l’essentiel des titres publiés par des maisons d’édition assez prospères mais peu intéressées par une littérature algérienne sans lectorat ou presque. Pour les courageux éditeurs de littérature, comme Barzakh, le SILA permet principalement de rendre visibles leurs publications et leurs auteurs mais aussi de nouer des contacts avec des partenaires étrangers.
La crise de l’édition littéraire algérienne est ainsi plus que jamais réelle, en l’absence d’une politique gouvernementale volontariste qui la soutiendrait par des commandes publiques régulières et conséquentes. Certes, le lectorat d’une écrivaine comme Maissa Bey (coédité par Barzakh et le Français L’Aube) ne cesse de s’élargir et le dernier roman de Chawki Amari (Après-demain) a occupé, au 7e jour du SILA, la 5e place des meilleures ventes de Chihab. La littérature éditée en Algérie n’en demeure pas moins le parent pauvre du marché algérien du livre. La responsable du stand de Chèvrefeuille étoilée s’est étonnée que des ouvrages qui ne coûtent pas plus de 100 dinars (1 euro) soient boudés par le public. Les meilleures ventes de Chèvrefeuille étoilée ont été des Maissa Bey et…un essai d’Abdelaziz Kassem qui n’a rien de littéraire, Le voile est-il islamique?
La désaffection pour la littérature publiée en Algérie est encore plus frappante lorsqu’on observe l’engouement du lectorat pour des auteurs algériens publiés à l’étranger. Les ventes dédicaces des Sirènes de Bagdad de Yasmina Khadra, co-édité par SEDIA, ont attiré de grandes foules dès les premiers jours du SILA. Le succès préalable en France semble encore déterminant pour la carrière d’un écrivain algérien francophone dans son propre pays. Comme il y a cinquante ans, la reconnaissance de son œuvre vient d’abord de Paris.
Yassin Temlali
(11/11/2006)
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